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ACTIVITÉS

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17
mai 2011 |
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Journée-colloque
en hommage à Gilles Houle
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Curiosité,
générosité, débat
trois exigences du
projet intellectuel de Gilles Houle |
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Ces qualités que nous avons pu apprécier chez
Gilles, le caractérisent comme chercheur,
enseignant et Québécois, et comme l'ami que nous
aimions et que nous voulons honorer ce mardi 17
mai 2011. En consultation avec les proches de sa
famille, nous avons esquissé un programme pour
cette journée consacrée à la vie et l'œuvre de
Gilles autour d'un événement qui se veut mixte,
c'est-à-dire au croisement du colloque de type
scientifique et de l'hommage festif. Se
juxtaposeront des formules de table ronde (sur
la sociologie de la connaissance et la
sociologie du Québec) et des témoignages à
propos de la manière dont il a accompagné et
marqué ses étudiants, collègues et amis. Cette
journée-colloque se fait sous l'égide de
l'ACSALF (Association des sociologues et des
anthropologues de langue française) en
reconnaissance de l'apport de Gilles à
l'association comme ancien président et membre
du conseil d'administration pendant plusieurs
années.
Nous vous
invitons à nous faire parvenir des documents à
propos de Gilles (ex. des photos) qui pourraient
être affichés lors de cette journée ainsi qu'à
nous manifester le plus rapidement possible
votre désir éventuel de faire une intervention
dans une table ronde ou autrement au cours de la
journée (par courriel à
paul.sabourin@umontreal.ca
ou par la poste à
Paul Sabourin, Département de sociologie,
Université de Montréal, C.P. 6128, succ. Centre-ville,
Montréal, QC, Canada, H3C 3J7). Nous essaierons
dans l'organisation de la journée de donner une
place à chacune des générations de sociologues
que Gilles a côtoyées et a formées.
En espérant vous rencontrer lors de cette
journée,
Véronique Dassas
Julien Houle
Nicole Ramognino
Line Grenier
Roch Hurtubise
Paul Sabourin
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P R O G R A M M E
(version
imprimable)
Mardi 17 mai 2011 à l'INRS-Urbanisation Culture et
Société
9: 15 Mot de bienvenue
Interventions de Robert Sévigny (Université de
Montréal), Nicole Ramognino (Université
d’Aix-en-Provence) et Marcel Fournier (Université
de Montréal)
10: 30 Table-Ronde I : Du sens et de la réalité.
Un projet sociologique qui privilégie l'analyse de
la connaissance
Présidence : Barbara Thériault (Université de
Montréal)
Roch Hurtubise (Université de Sherbrooke) : De la
connaissance et des pratiques : à propos du débat
avec les intuitions de départ
Line Grenier (Université de Montréal) : Le travail
pédagogique comme travail critique
Jacques Hamel (Université de Montréal) : Relire « l’idéologie
comme mode de connaissance »
Paul Brochu (Collège universitaire de
Saint-Boniface) : Démarche sociologique et statut
méthodologique du sujet chez Gilles Houle: Une
sociologie wébérienne implicite?
12 :30 Diner
14 : 00 Table ronde II : Le Québec, un objet, un
défi et un projet
Présidence : Roch Hurtubise (Université de
Sherbrooke)
Simon Langlois (Université Laval) : Mutation de la
classe moyenne au Québec : quarante ans de
changements
André Turmel (Université Laval) : Remarques sur
les propositions de GH: la famille au fondement de
la société québécoise
Frédéric Parent (CEGEP de Lévis) : De l'idéologie
à la monographie. Les avatars de la sociologie du
Québec
16 :00 Table ronde III : Le sociologue à la
fenêtre ou l'épistémologie comme mode de vie
Intervention des doctorants de Gilles
Paul Sabourin (Université de Montréal) : L’éthique
dans les recherches de Gilles Houle
Témoignages des étudiants de Gilles
17 :30 : 5 à 7 Musical – Cocktail |
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14
décembre 2010 |
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Conférence publique :
" Anthropologie et
citoyenneté en Europe : un champ peu exploré
"
Conférencière : Catherine Neveu,
IIAC-LAIOS (CNRS – EHESS, Paris)
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c
JOURNÉE DE RÉFLEXION
c
UNIVERSITÉ : SAVOIRS ET AVENIR OU PIÈGES ET DÉRIVES
?
c
Que l’on pense aux subventions de recherche – de
plus en plus accordées en fonction des besoins du
marché – ou encore à la détermination des activités
de recherche, est-ce que les politiques mises en
œuvre par les instances gouvernementales auraient
tendance à s’orienter de plus en plus vers la « corporatisation »
?
Texte
entier
Date :
vendredi, 23 avril
2010, de 10h00 à 19h00
Lieu :
Salon
des professeurs
Faculté de droit -
Université de Montréal
3101, chemin de la Tour
Montréal (Métro
Université de Montréal ou métro
Côte-des-Neiges)
Carte
P R O G R A M M E
10 h 00 Ouverture
Karine Bates (Professeure, Département
d’anthropologie, Université de Montréal)
10 h 30 Atelier
Les sciences sociales au service de qui?
Débat autour de l’autonomie intellectuelle face aux
orientations actuelles de la recherche
Description
de l'atelier
Responsables : Charles Beaudoin-Jobin (Étudiant
au baccalauréat, Département
de sociologie, Université de Montréal) et Francisco
Toledo Ortiz (Doctorant, Département de sociologie, Université
de Montréal)
Présidente :
Nicole Ramognino (Professeure, Université de
Provence)
Participants :
12 h 30 Déjeuner (un buffet sera servi)
13 h 45
Remise du
Prix d’excellence de l’ACSALF
Georges-Henri-Lévesque
2009
Présentations des
finalistes :
Daphné Esquivel
Sada (Doctorante, Département de sociologie,
Université de Montréal)
Maxime
Lefrançois
(Doctorant, Département
de sociologie, UQAM)
Stéphanie Tremblay (Doctorante, Sciences
de l'éducation, Université de Montréal)
14 h 30 Table-ronde
Université : savoirs et avenir ou
pièges et dérives ?
Président :
André Tremblay (Professeur, Département de sociologie
et anthropologie, Université d'Ottawa, président de
l’ACSALF)
Participants :
Annick Germain (Professeure, INRS, Directrice Métropolis)
Marc Renaud (Professeur, Département de sociologie,
Université de Montréal, président du CRSH
de 1997 à 2005)
Cécile Sabourin (Professeure, UQAT,
Représentante de la FQPPU aux comités québécois et
international Sciences et démocratie)
Joseph Yvon Thériault (Professeur, titulaire de la Chaire de
recherche du Canada en mondialisation, citoyenneté
et démocratie, Institut d'études internationales de
Montréal, UQAM et
directeur par intérim de la Chaire de recherche du
Canada en Études québécoises et canadiennes.
16 h 30 Pause-café
16 h 45 Conférence de clôture
Quelle place pour les savoirs critiques
dans notre université corporative?,
par Gilles Bibeau
(Professeur, Département
d’anthropologie, Université de Montréal)
18 h 00 Vin & Fromages
Haut

JOURNÉE DE RÉFLEXION
UNIVERSITÉ : SAVOIRS ET AVENIR OU PIÈGES ET DÉRIVES
?
Au cours des
dernières années, les politiques concernant
l’éducation et la recherche universitaire en sont
venues à produire des effets importants sur la
manière dont les rapports sociaux s’articulent –
notamment ceux qui ont cours dans ce cadre, mais
dont les conséquences se font sentir au sein de
l’ensemble de la société.
Que l’on pense aux
subventions de recherche – de plus en plus accordées
en fonction des besoins du marché – ou encore à la
détermination des activités de recherche, est-ce que
les politiques mises en œuvre par les instances
gouvernementales auraient tendance à s’orienter de
plus en plus vers la «corporatisation »? En effet,
plusieurs chercheurs constatent que la validité de
leur projet est évaluée selon des critères fondés
sur une vision utilitariste de la connaissance et de
son applicabilité. Une tension de plus en plus
palpable est ressentie par un nombre grandissant de
chercheurs puisqu’ils sont appelés à devenir de
petits entrepreneurs devant démontrer une
rentabilité à court terme de leurs travaux.
En parallèle,
l’intrication du principe de « clientélisme » à
celui du « consumérisme » semble avoir acquis une
acuité prégnante qui, conséquemment, structure de
plus en plus les rapports humains, notamment entre
étudiant et université, entre professeur-chercheur
et université, entre université et marché, etc.
Comment se situer ou se positionner par rapport à
ces transformations ? Quels impacts concrets
peuvent-ils être dégagés ?
De même, les
conditions de pratique de l’éducation supérieure
subissent également des mutations puisque l’étudiant
doit être considéré comme un client et le professeur
un fournisseur de services. Cette nouvelle réalité
entraîne un questionnement sur la manière dont il
est possible d’aborder la transmission du savoir.
Comment les étudiants entrevoient-ils leur place et
leurs rôles dans cette nouvelle « économie du savoir
»?
Ces nouvelles
politiques peuvent-elles être envisagées comme une
sorte d’ingérence, à la fois politique et
économique, qui s’immisce insidieusement dans toutes
les sphères entourant la production et la
transmission du savoir ? Est-ce que celles-ci
limitent nécessairement l’autonomie intellectuelle
du chercheur ou bien expriment-elles simplement une
transformation de son rôle social (et économique)?
Dans ce contexte, comment envisager l’avenir de la
production et de la transmission du savoir dans le
domaine académique ?
Cette journée de
réflexion vise à faire, en quelque sorte, un état de
la situation et à soulever une série de questions
qui permettra, éventuellement, de trouver des
alternatives à cette situation qui semble en
inquiéter plus d’un. En plus de cerner les dérives
potentielles, est-il possible d’entrevoir l’avenir
du savoir à plus long terme ?
Haut
Affiche Journée de réflexion (version
imprimable)


Conférence
QUELLE PLACE POUR LES
SAVOIRS CRITIQUES
DANS NOTRE UNIVERSITÉ
CORPORATIVE?
Par Gilles Bibeau (Professeur,
Département d’anthropologie, Université de Montréal)
Une brève introduction
1. J’ai
appris, en quelque 40 années
de recherche, qu’on ne peut pas pratiquer notre métier
d’anthropologue ou de sociologue sans avoir en tête un
projet social et politique, lequel est forcément
sous-tendu par une « vision du monde » et par une
éthique. Ainsi il existe deux attitudes principales face
aux injustices et aux inégalités : on peut les refuser,
les combattre, même si l’on sait que c’est un combat
sans cesse recommencé ; on peut aussi les accepter, sous
divers prétextes, s’en accommoder, en soutenant que les
inégalités ont toujours existé et que le monde est ainsi
fait. Le choix entre ces deux positions est un choix
philosophique et éthique fondamental.
2. Nous
produisons des savoirs techniques mais nous soulevons
souvent plus de questions que nous n’apportons de
réponses. Il en sera toujours ainsi dans les sciences de
la société : nos textes jettent en effet un soupçon sur
ce qui semble aller de soi, ils sèment le doute dans les
certitudes, et ils touchent à ce qui fait mal dans une
société, ce sur quoi on trébuche, ce devant quoi on
hésite et qu’on préfère parfois taire. Il y a encore
tant et tant à retravailler, à repenser, pour que les
droits à la dignité, à une vie décente, au travail, à la
santé, à l’éducation, soient une réalité pour l’ensemble
des gens, ici et à travers le monde. Que dire, par
exemple, face aux guerres que nos pays mènent un peu
partout dans le monde, au nom de la paix, du droit et de
la démocratie ?
3. Nous
sommes les chroniqueurs plus ou moins fidèles de notre
temps, partageant avec nos concitoyens l’aventure
incertaine, tâtonnante, de la société dans laquelle nous
vivons. Notre rêve est de nous élever autant que faire
se peut au-dessus de la mêlée et de nous mettre, si la
chose est possible, dans une position d’arbitre
rigoureux qui rend compte de la vérité des coups qui se
donnent. Nous ne sommes pas les médecins de la société
mais notre rôle est, comme les anciens philosophes, de
« faire penser les citoyens », dans l’exploration de
nouvelles façons d’agir, de vivre et d’être ensemble.
Cela implique un engagement, aussi lucide que possible,
dans le combat pour plus de justice et de liberté, ce
qui ne peut se faire que si nous possédons un sens élevé
de ce qui nous fait humain.
4. De la
philosophe Hannah Arendt nous avons appris combien est
fragile toute pensée qui ne s’élabore que dans la
solitude, loin des violences du siècle, à l’abri des
polémiques, dans la non-résistance à l’inacceptable.
Elle n’a cessé de répéter que la vie de l’esprit doit se
laisser happer par les problèmes de la Cité, qu’il faut
penser et théoriser ce qui se passe, inscrire les
événements dans des réflexions plus générales, ne pas
plier devant le réel mais tenter de l’ordonner
intellectuellement pour permettre l’action lucide. Elle
réclame la mise à l’épreuve des idées à partir des
tourmentes de l’action, dans des ruptures parfois
nécessaires avec ceux et celles qui ont été les alliés
d’une cause et d’un temps mais qui peuvent avoir changé
de camp.
5. Quelles
que soient la profondeur et la rigueur de nos études,
nous ne sauront bien sûr jamais acquérir de certitudes
absolues sur le cours des choses ; cependant, cela
n’empêche nullement la saisie de « vérités partielles »,
celles à partir desquelles l’action lucide puisse se
déterminer. Arendt a toujours considéré le politique
comme le lieu primordial, incontournable, dans lequel
les convictions éthiques et philosophiques de
l’intellectuel universitaire doivent se forger, comme un
espace tragique aussi dans lequel se met en forme une
pensée qui ne peut jamais échapper à la contingence et à
l’épreuve du temps. C’est à partir des événements que la
réflexion doit naître, répète-t-elle, dans un rejet
allergique à toute conception philosophique qui
conférerait un sens unique ou une raison à l’histoire et
dans une sensibilité aux aléas de la vie des
collectivités humaines.
À qui profite le savoir ?
Une première question à laquelle il m’apparaît important
de répondre est de nous demander : « À qui profite le
savoir? »
-
S’agit-il pour les universitaires, professeurs et chercheurs, de
produire des savoirs techniques, spécifiques,
opérationnels et en somme des savoirs experts, comme le
souhaitent nombre d’administrateurs d’université et de
promoteurs de la recherche universitaire ? L’énergie des
universitaires doit-elle se concentrer, en sciences
sociales par exemple, sur l’étude des sujets reliés au
meilleur fonctionnement de notre modèle de société
néolibérale en documentant, par exemple, les raisons des
préjugés anticapitalistes, les causes sociales de la
sous-productivité de notre système, les caractéristiques
des fauteurs de troubles, etc ? Nos collègues de
biologie, chimie et physique doivent-ils se laisser
dicter leurs sujets de recherche par les compagnies et
fondations qui les financent comme c’est le cas, par
exemple, avec les sociétés agro-alimentaires qui leur
demandent d’étudier les liens entre consommation de
frites et maladies cardio-vasculaires ? Faut-il nous
laisser enrôler dans la nouvelle philosophie
internationale de protection des nouveaux savoirs par la
course aux brevets ?
-
S’agit-il plutôt de défendre un projet d’émancipation sociale par
la connaissance ? Faut-il persister dans l’idée que la
publication d’articles dans des revues académiques
constitue la voie royale de diffusion des connaissances
? Faut-il résister aux transformations de nos programmes
de formation qui se font dans le sens d’une plus grande
adéquation entre contenu des cours et marché du travail
? Les cours plus théoriques et les approches critiques
ne risquent-ils pas de passer à la trappe dans une telle
réforme ? Faut-il repenser, dans une meilleure
rationalisation, le partage des tâches du professeur, du
chercheur ? Faut-il articuler autrement enseignement,
recherche et supervision des travaux des étudiants des
cycles supérieurs ?
Disons, à titre provisoire, qu’il n’est pas de crise
économique, pas de transformation sociale, pas de choix
politique en matière de financement de services publics,
par exemple, dont les effets concrets puissent être
séparés de l’interprétation qui en est proposée.
Assigner un sens à ces phénomènes, trouver les mots ou
les catégories pour dire les choses et le pourquoi de
celles-ci, débusquer ce qui se cache derrière les
décisions prises, constituent des lieux de batailles
décisives pas seulement quant à la forme des faits qu’il
nous appartient évidemment de décrire des points de vue
sociologique et anthropologique mais plus encore sur le
plan des lectures et interprétations que nous devons
proposer face aux phénomènes étudiés.
Ainsi, par exemple, dans le cas de l’analyse du chômage
de masse, nos collègues économistes peuvent penser,
globalement, en se référant à l’un ou l’autre des deux
grands cadres suivants d’explication :
-
imputer ce chômage massif à la rigidité du marché, à la trop
grande force des syndicats qui empêcherait, soi-disant,
la mobilité des travailleurs ou à la mauvaise
préparation de la main-d’œuvre,
-
ou analyser ce chômage comme le résultat de la voracité des
actionnaires ou aux bonus des chefs d’entreprise.
Ces deux types de lecture renvoient, la chose est
évidente, à des visions fort différentes du
fonctionnement de l’économie réelle mais aussi de la
question de la justice dans nos sociétés ; de plus, il
est clair qu’ils n’entraînent pas les mêmes implications
sur le plan social et politique. L’intrication du
social, du politique et de l’éthique ne se comprend,
nous le savons, qu’à partir de l’élucidation des liens
que nous établissons, dans nos modes d’analyse, entre
antécédents et conséquents, et à travers les systèmes de
relations qui nous privilégions, tout cela s’intégrant
dans des cadres interprétatifs particuliers et dans des
théories sociales bien spécifiques.
Quelle place pour
l’universitaire dans nos sociétés du savoir ?
1.
De nos jours, nous vivons dans des sociétés du savoir
dans lesquelles bientôt 25% de la population possédera
un diplôme universitaire, souvent, il est vrai, un
diplôme venant d’une école professionnelle. Suite à
l’élévation continue des niveaux de scolarité et à la
circulation de plus en plus d’informations sur toutes
sortes de supports, l’économie du savoir occupe dans les
sociétés occidentales industrialisées une place de plus
en plus dynamique qu’il est d’autant plus urgent de
prendre en compte que nos sociétés sont de moins en
moins polarisées sur le plan idéologique.
2.
La place occupée de nos jours par les travailleurs de
l’esprit que sont les universitaires est beaucoup plus
ambiguë, incertaine, floue, qu’elle l’était dans le
passé. On peut dire que les universitaires ont toujours
été dans leur très forte majorité et qu’ils le sont même
encore, généralement, du côté du pouvoir, avec bien sûr
des exceptions.
En
voici quelques exemples :
-
à l’époque de la colonisation, les anthropologues furent très
nombreux à vanter les mérites de la civilisation
occidentale, certains allant jusqu’à essayer de
démontrer l’infériorité intellectuelle des colonisés et
à les ranger dans des classifications de races dominées
par les Blancs, tout ce prétendu savoir servant à mieux
justifier le devoir de civiliser incombant aux nations
occidentales ;
-
au lendemain des indépendances des pays colonisés, les
économistes libéraux recommandèrent avec enthousiasme
des plans d’ajustement structurel et proposèrent des
prescriptions inspirées des politiques du FMI,
lesquelles se révélèrent partout catastrophiques ;
-
les économistes néo-libéraux d’aujourd’hui sont peu nombreux à
dénoncer les effets pervers de l’insertion du privé dans
les services publics de santé, convaincus qu’ils sont
que la liberté de se payer des soins (pour qui le peut)
est un droit dans une société vraiment libérale ;
-
les spécialistes de la communication refusent souvent de
documenter l’appauvrissement pour la communauté de la
concentration des médias, dans un oubli qui s’explique
sans doute par leur enthousiasme face aux nouvelles
techniques de communication ;
-
les géographes décrivent avec précision la fragilisation de nos
écosystèmes suite à nos modes d’exploitation de la
nature mais sont-ils nombreux à réclamer que nos
sociétés d’abondance changent leurs styles de vie ?
-
les biologistes s’inquiètent de la puissance de nos
biotechnologies sans qu’ils questionnent cependant le
transgénique, la production d’hybrides issus d’humains
et d’animaux ;
-
les psychologues vantent, avec raison, le respect des droits
individuels mais s’interrogent-ils suffisamment sur
l’impact que l’adoption d’enfants par des couples
homosexuels aura éventuellement sur le devenir des
enfants et sur la filiation ;
-
que disent les politologues de ce « parcage », encore aujourd’hui,
de groupes humains entiers dans des espaces appelés
‘réserves’ ?
La
plupart des universitaires tendent à conforter l’ordre
social et les modèles dominants de pensée, chose
parfaitement compréhensible quand on sait que c’est
parmi eux que se recrute la quasi-totalité des élites
politiques, économiques et administratives dans la
plupart des pays du monde.
3.
Bien souvent, et cela n’est pas étonnant, les
interprétations que nous donnons aux phénomènes que nous
étudions relèvent d’une idéologie qui ne se dit pas et
qui tend même à se dissimuler, à s’effacer sans doute
parce qu’elle se donne des airs de critique qui n’en
sont pas. Pensons par exemple :
-
aux commentaires de sociologues conservateurs sur les flambées de
violence de l’automne 2005 dans les banlieues françaises
(un mot de Robert Castel à ce sujet : « Si l’on veut
appeler les choses par leur nom, c’est bien à un retour
de la race sur la scène politique et sociale que l’on
assiste aujourd’hui » (La discrimination négative.
Citoyens ou indigènes, 2007) ou à la dramatisation
autour des gangs de rue dans les études faites au Québec
(j’y reviendrai);
-
aux psychologues qui n’hésitent pas à donner un zéro de conduite
aux enfants de 3 ans, débusquant dans le tiraillement de
certains petits à la garderie de la graine de futurs
contrevenants ; la prescription issue de ce dépistage
précoce est claire : il faut corriger au plus vite ces
futurs déviants ;
-
aux professeurs de science politique qui dénoncent les penchants
autoritaires et racistes des milieux populaires;
-
aux économistes néo-libéraux qui soutiennent la philosophie
prévalente des budgets des états qui conduit à faire
payer les classes moyennes plutôt que de s’attaquer, par
exemple, aux paradis fiscaux ou de réclamer leur juste
part aux multinationales.
4.
Les intellectuels universitaires ne se bornent pas, il
faut le dire, à simplement mettre leurs idées au service
du maintien de l’ordre social. Leur savoir et leur
position sociale les placent, cela est vrai, du côté des
privilégiés (des postes garantis mur à mur) mais ils ne
sont qu’une fraction relativement dominée au sein de la
classe dominante qui s’est construite sur l’économie, le
marché et le savoir, classe située proche du sommet de
la société à laquelle ils appartiennent. Les
universitaires collaborent volontiers avec les dominants
les plus riches et sont même souvent complaisants à leur
égard, sans doute parce que ces strates dominantes et
riches de la société, le plus souvent des industriels,
leur donnent l’impression de les faire participer à leur
pouvoir.
5.
Une bonne part des prises de positions des
universitaires face aux grands défis sociaux, culturels,
politiques, économiques découlent précisément de la
position ambiguë qu’ils occupent dans l’espace social :
d’une part ils appartiennent à l’élite relativement
privilégiée et d’autre part ils sont dominés par les
groupes économiques situés au sommet de leur catégorie
socio-économique, groupes qui réclament de plus en plus,
au nom même de l’efficacité, de diriger les institutions
de savoir.
Voyons d’un peu plus près ce que cette situation
contribue à produire et comment les choses semblent se
passer :
-
certains critiquent mais pas trop car il faut bien que ce qu’on
dit soit acceptable, recevable, que les critiques
dérangent mais jusqu’à un certain point seulement, et
que les prises de position ne soient pas trop menaçantes.
On se donne ainsi l’allure de l’universitaire critique
qui affirme, par exemple, que telle ou telle politique
est désastreuse, avant d’ajouter, de manière prudente,
que les choses sont en fait bien « plus complexes » et
que toute dénonciation radicale est à éviter. On se
présente alors comme le partisan d’une réforme qui
implique un adoucissement des conditions de
l’exploitation et du contrôle des effets pervers, sans
proposer une vraie correction des sources de
l’exploitation, de l’inégalité. On affecte même parfois
de ne pas savoir ce que l’on sait du monde et de ses
injustices, sans doute parce qu’on estime que la classe
à laquelle on appartient pourrait perdre à ce que les
cartes soient redistribuées d’une autre manière et à ce
que les choses changent trop. Consultants et experts
sont des spécialistes de ce genre de discours ;
-
d’autres sont plus radicaux, coupant parfois carrément les ponts,
mais pour agir ainsi, il faut une grande notoriété
scientifique et être totalement intouchable sur le plan
de l’emploi, ce qui veut dire qu’il faut souvent
attendre d’arriver à la fin de sa carrière universitaire
pour pouvoir commencer à dire vraiment ce qu’on pense.
Bien sûr il y aura toujours des collègues comme Noam
Chomsky, Edward W. Said, Pierre Bourdieu ou Michel
Foucault qui seront des penseurs extrêmes dont les
prises de position, en politique et d’autres domaines,
seront d’emblée en parfait accord avec leurs idées. Il y
a aussi d’autres intellectuels moins assurés en tant
qu’universitaires établis et moins connus que ces grands
noms qui se sont aussi résolument engagés dans la guerre
des idées.
Y a-t-il vraiment une
crise de la pensée critique ?
Malgré tout ce que je viens de dire, je ne suis pas sûr
que nos sociétés traversent véritablement une crise de
la pensée, comme certains analystes se plaisent à le
répéter dans des raccourcis un peu caricaturaux. Encore
faudrait-il s’entendre sur ce qu’est une crise
collective de la pensée.
1.
Je crois qu’il n’y a jamais eu, dans le passé, autant
d’idées exprimées, autant de livres et d’articles
publiés, autant de tribunes de presse et autant de lieux
de débats, dans les médias et via Internet. Il n’y a
jamais eu autant de gens aussi instruits et autant de
moyens d’apprendre et de se tenir au courant des choses
de la pensée, en dépit même de la concentration des
médias et de cette Babel qui tend à égaliser tous les
points de vue ou à en faire triompher l’un ou l’autre.
2.
La sensation d’existence d’une crise vient sans doute
d’une conjonction entre les séries de faits suivantes :
-
les positions défendues par les universitaires et par les
intellectuels en général tendent à être beaucoup moins
polarisées qu’elles ne l’étaient dans le passé, voire
dans un passé même récent, et à s’exprimer dans des
idées qui manquent désormais de radicalité ;
-
les structures de l’université et les modes de financement de la
recherche sont en pleine réorganisation, introduisant
une fluidité et du mouvement dans les institutions, ce
qui crée de l’incertitude dans la vie des professeurs et
des chercheurs ;
-
la société québécoise est assez indifférente face aux
universitaires et à ce qui se passe dans les universités
(je ne veux pas dire qu’il existe un anti-intellectualisme
dans notre société mais je m’interroge tout de même sur
la manière dont nous sommes perçus par la population en
général).
Les débats académiques et scientifiques me semblent
démontrer qu’il existe de nos jours de grands consensus
autour de positions moyennes et que les universitaires
tendent à s’éloigner des points de vue radicaux et
extrêmes.
3.
Si on peut parler d’une misère intellectuelle dans le
temps d’aujourd’hui, je suis tenté de dire que cette
misère est celle d’une pensée dé-radicalisée, douce et
conciliante, qui s’est installée tranquillement dans
notre nouveau contexte de travail et qui a fait naître
en nous d’imprenables certitudes. En voici quelques
exemples :
-
le discours
dominant dans les sciences sociales est devenu
respectueux des pouvoirs établis, à commencer par celui
du marché et de l’argent ;
-
les économistes se refusent de faire la leçon aux banques et aux
grandes entreprises en mal d’aide gouvernementale, sans
que ces mêmes économistes (des lucides) ne se gênent
pour faire la leçon aux citoyens (des paresseux qu’il
faut mettre au travail) issus des milieux sociaux
défavorisés, surtout quand ils réclament l’aide de
l’État ;
-
les philosophes et les spécialistes des sciences sociales sont
intarissables sur les questions morales (surtout les
droits politiques de l’homme) mais on les entend trop
peu souvent soulever les problèmes de justice sociale en
réclamant le droit à une vie décente, au travail, à la
santé pour tous
-
au nom des
valeurs occidentales à défendre (la liberté, la sécurité,
dit-on), combien de clercs au service de l’État (et pas
mal de nos collègues comptent parmi eux) n’ont-ils pas
approuvé les États-Unis quand ils se sont lancés contre
Sadaam Hussein, parvenant à rejeter la responsabilité
morale de l’agression américaine sur les victimes.
-
on évoque la re-politisation des sciences sociales, mais c’est
souvent pour mieux affirmer le droit d’ingérence des
pays occidentaux dans les autres sociétés au nom
d’arguments démocratiques et humanitaires qui s’ancrent
dans nos valeurs à nous.
4.
Les universitaires affirment plus que jamais les grands
idéaux (la raison, les droits, l’universalité, la
démocratie, la protection de la nature, etc.) derrière
lesquels ils s’abritent assez confortablement, se
rendant parfois aveugles face à l’injustice et à
l’inégalité sociales croissantes, aux drames du monde et
dans une relative indifférence aux problèmes sociaux.
Sans doute sommes-nous trop indulgents et myopes face à
notre propre aveuglement. Ainsi la place déjà réduite
accordée à la critique des idées des uns par celles des
autres tend à s’effacer toujours davantage dans une
espèce d’accord tacite autour de quelques valeurs tenues
pour primordiales qui sont organisées autour de la
question des droits. Dans tout cela, la réalité sociale,
ses injustices et notre contribution à leur maintien,
ont vraiment tendance à être oubliées.
5.
Parmi les thèmes à la mode que travaillent les
sociologues et les anthropologues du Québec, on trouve
les éternels débats autour des tensions bipolaires
suivantes : la différence contre l’identité ; la
pluralité contre l’unité; l’altérité contre le « nous »;
la souveraineté des États contre la mondialisation ; la
religion contre le sécularisme et la laicité ; toutes
ces polarités permettant de relancer la question de la
société en tant que réalité plurielle qui résiste à tout
réductionnisme. Il est vrai qu’il existe des discussions
franches, soutenues et pertinentes (trop peut-être)
autour de tous ces sujets mais ces débats tendent trop
souvent, du moins dans les sciences sociales pratiquées
au Québec, à prendre place dans un enlisement autour de
l’inépuisable question de l’identité nationale
québécoise, laquelle m’apparaît elle-même faire de moins
en moins de place à la pensée de la solidarité, de
l’hétérogénéité, de la social démocratie et au principe
d’inclusion.
6.
Ce qui a certainement changé et ce qui pourrait bien
être en crise, c’est la figure même de l’universitaire,
laquelle est en train de se recomposer dans une société,
il est vrai, de plus en plus savante mais dont le
savoir, il faut le rappeler, est un savoir commodifié,
nourri d’une idéologie profondément libérale, obnubilé
par la nouvelle religion des droits individuels,
optimiste jusqu’à l’excès et tourné vers le progrès.
L’universitaire sait qu’il travaille désormais dans un
monde dans lequel l’université n’est plus la seule
institution productrice des savoirs et que de nombreuses
autres personnes ayant reçu une éducation supérieure
manipulent les idées et les théories, complexifiant du
même coup la géographie des professions intellectuelles.
Managers, architectes, ingénieurs et banquiers se
joignent de nos jours aux avocats, médecins et
enseignants pour produire des savoirs utilitaires sur le
monde qui viennent souvent s’opposer à ceux de l’élite
universitaire cultivée et savante qui est encore souvent
perçue comme déconnectée d’avec la réalité.
7.
L’universitaire sait aussi qu’il vit dans une société de
plus en plus médiatisée qui valorise le savoir-spectacle
(il ne faut pas oublier Guy Debord). Les médias de masse
aiment les virtuoses de la parole (nous n’en avons pas
beaucoup au Québec) et donnent une prime de popularité à
certains universitaires capables, avec style et parfois
même avec brio, d’évoquer des problèmes complexes dans
une langue simple, accessible, souvent très
simplificatrice. Certains universitaires savent mieux
maîtriser que d’autres (ce ne sont pas nécessairement
les meilleurs chercheurs) les formats des médias,
devenant ainsi les chouchous des émissions d’affaires
publiques à la mode ou des émissions culturelles (lesquelles
sont quasi toutes disparues de nos grandes chaînes).
Ainsi certains se font un nom à la radio ou à la
télévision, un peu comme les imprésarios le font avec
les artistes C’est heureusement plus le cas en France
que ce l’est chez nous au Québec bien que nous n’en
soyons pas vraiment protégés.
L’activité médiatique de ces collègues (peu nombreux)
contraste avec l’activité des scientifiques construisant
patiemment dans des travaux sur le terrain ou dans leur
laboratoire un objet de recherche sur lequel ils
écriront des textes qu’ils destineront hélas, d’abord et
avant tout, à leurs seuls collègues. Ces collègues
prêtent sans doute plus d’attention à leur rang dans
l’obscur Social Sciences Citation Index (SSCI) qu’à leur
nombre de présences dans les studios de radio. Parmi ces
collègues, rares sont ceux qui engagent leur savoir dans
les débats de société, témoignant parfois d’une telle
irresponsabilité sociale qu’ils nourrissent
l’anti-intellectualisme (la tour d’ivoire) dont certains
hommes politiques jouent plus ou moins habilement pour
discréditer certaines formes de recherche en sciences
sociales.
Ainsi nous avons été forcé de justifier les retombées
sociales de ce que l’on fait, de faire du lobbying pour
convaincre les décideurs politiques de l’importance
d’augmenter les budgets des organismes subventionnant la
recherche en sciences sociales et humaines. L’autonomie
de pensée des universitaires et des chercheurs n’est
jamais définitivement acquise, et il nous faudra sans
doute toujours « supplier » les détenteurs du pouvoir si
on veut être capable de poursuivre nos recherches sur
des sujets que nous considérerons, par nous-mêmes, être
d’importance pour la société. On réussira à maintenir
cette autonomie à la condition de développer un sens
accru de notre responsabilité à l’égard de la société.
Conclusions
1.
Le monde des professeurs et des chercheurs
universitaires est tiraillé entre deux grands modèles
qui lui sont imposés : d’abord celui de l’entrepreneur
de la pensée (c’est le cas de nos jours des jeunes
professeurs) qui crée son laboratoire, lutte pour les
subventions, s’associe parfois à l’entreprise privée,
essaie de conquérir une chaire qui lui permettra
d’étendre son aire d’influence ; ensuite, à l’autre bout
du spectre, soit celui du penseur solitaire ou du
penseur critique qui s’engage dans divers combats, dans
les causes humanitaires et dans le militantisme
partisan. Il y a, il est vrai, encore bien d’autres
modèles, notamment celui d’experts, de conseillers
gouvernementaux, syndicaux, de partis, et de consultants
(tous des producteurs de réponses à des questions
concrètes), et celui d’intellectuels spécifiques au sens
où en parlait Foucault, d’intellectuel universel (le « compagnon
de route ») à la Sartre ou encore de l’« intellectuel
collectif » de Bourdieu (ceux-ci posent généralement
plus de questions qu’ils n’apportent de réponses).
Les intellectuels des médias et les intellectuels
publics proches des gouvernements viennent de l’un ou
l’autre de ces groupes. Les occasions de donner leur
point de vue ou de produire un rapport bien payé ne leur
manquent pas :
-
Que penser des réactions des musulmans face aux caricatures
danoises du prophète ?
-
Faut-il envoyer des missions humanitaires sur tel ou tel terrain
(au Darfour par exemple)?
-
Convient-il d’augmenter les troupes militaires pour faire avancer
les pratiques démocratiques en Afghanistan?
Les universitaires prétendument experts de l’une ou
l’autre de ces questions sont au garde-à-vous en
attendant qu’on les invite à donner leurs réponses,
lesquelles sont souvent d’autant plus courtes que le
problème est complexe. Il y a aussi les connaissances
élaborées dans les think tanks privés dont la
principale préoccupation est, dans la majorité des cas,
de légitimer l’idéologie dominante ou dans tous les cas,
de défendre les intérêts de leurs bailleurs de fonds. On
ne peut s’interroger en profondeur sur les modèles qui
s’imposent de nos jours aux professeurs et chercheurs
des universités que si on examine dans le détail ce que
sont devenues les infrastructures de recherche en tant
que lieux de production du savoir, comment se fait de
nos jours la diffusion de la pensée et des résultats des
recherches, et ce qu’est l’université dans notre société.
2.
Sur la question même de l’université, je tiens à faire
quelques réflexions critiques. Disons d’abord que toutes
les réformes faites depuis vingt ans s’inspirent du
management de type entrepreneurial et qu’on tend à
favoriser une gestion calquée sur celle des entreprises
privées. Cela se fait parfois au mépris du travail
académique et scientifique qui nécessite, au contraire,
une large autonomie intellectuelle et une certaine
indépendance économique, lesquelles sont les garantes
d’une véritable liberté de la pensée. Aussitôt que la
mentalité entrepreneuriale s’impose dans les universités,
le primat de la rentabilité devient la règle de base qui
doit être suivie, avec parfois l’injonction (heureusement
pas toujours) de produire des savoirs qui sont en accord
avec les besoins des entreprises ou des gouvernements.
Ainsi, dans ce nouveau contexte,
-
on tend à penser que le système universitaire américain (celui
qui produit le plus grand nombre de prix Nobel et qui
gère le plus grand nombre de revues scientifiques)
constitue un modèle pour nos universités.
-
on oublie que l’excellence de quelques établissements d’élite (ceux
de la Ivy League) dissimule la dégradation de la
situation dans la majorité des campus des universités
publiques dont le rôle pourrait être central pour
réduire les inégalités au sein de ce pays qui est là, au
sud du nôtre. Les récents débats autour du projet de loi
du président Obama sur la santé ont montré que la
réduction des inégalités est le cadet des soucis de
nombreux Américains. Est-ce ce système que l’on veut
voir s’introduire dans notre pays ?
3.
Dans un tel contexte, il n’était pas étonnant qu’on en
vienne à proposer de transformer les modes de
gouvernance de l’université, jugés archaiques, afin de
rapprocher celle-ci des entreprises privées, de la
rendre plus productive et de la mettre vraiment au
service du développement de la société. Ce sera
donnant-donnant, nous a-t-on dit : d’un côté, des fonds
privés viendront grossir le nombre de chaires, aider à
la construction des bâtiments, etc.; de l’autre, des
‘administrateurs de sociétés privées’ apporteront leur
expertise dans la « gouvernance » des universités, de
préférence dans les conseils d’administration qu’il
faudra structurer sur le modèle des conseils
d’entreprise. L’univers relativement autonome que les
universités avaient réussi à construire, au fil des
siècles, en échappant au pouvoir des églises et des
gouvernements, s’est fracturé avec l’entrée de l’esprit
de l’entreprise et du privé, en un mot avec la présence
du pouvoir économique, dans l’espace même de
l’université. Tout cela se fait, dit la rhétorique à la
mode, au nom d’une meilleure articulation de
l’université sur la société et c’est là un discours
parfaitement recevable pour la population, et même pour
un bon nombre d’universitaires.
4.
Je défends la pratique de sciences sociales profondément
articulées sur l’étude des grands défis qui se posent à
nos sociétés ; je refuse le faible sens de
responsabilité sociale de certains collègues qui
cherchent encore un refuge tranquille dans cette tour
d’ivoire que l’université a été pendant trop longtemps.
À peu de temps de la retraite, je crains que la réforme
en cours à l’université ait des conséquences graves pour
tout le monde : on n’a pas encore mesuré, en effet, les
impacts radicaux, dévastateurs mêmes, que l’intrusion de
critères et de décideurs externes à l’université même ne
manqueront pas de provoquer.
5. Je
reviens, en terminant, à Hannah Arendt qui nous a
rappelé que l’on ne peut vraiment penser la réalité et
agir sur elle qu’à la condition d’avoir d’abord senti
l’écartèlement entre soi et le monde, la déchirure
intime, la souffrance dans l’expérience de l’injustice,
et qu’on a cherché sa place entre la passion pour le
savoir et le goût pour la politique, entre le retrait et
la présence, entre ce qu’elle appelle la « vita
contemplativa » et la « vita activa ». Penser de manière
critique implique un va-et-vient entre la tourmente de
l’action et la solitude du retrait social.
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Atelier
Les sciences sociales au service de qui ?
Débat autour de l’autonomie intellectuelle face
aux orientations actuelles de la recherche
Responsables : Charles Beaudoin-Jobin (Étudiant
au baccalauréat, Département
de sociologie, Université de Montréal) et Francisco
Toledo Ortiz (Doctorant, Département de sociologie, Université
de Montréal)
Cet atelier vise à alimenter le débat portant sur
les politiques récentes entourant la recherche en
sciences sociales en interrogeant plus
particulièrement la manière dont ces politiques se
traduisent en une transformation fondamentale du
rapport social à la recherche. À une vision qui
prône une connaissance détachée des considérations
immédiates ou uniquement centrée sur la
compréhension des problèmes sociaux s’oppose une
idée utilitariste de la recherche en sciences
sociales qui soulève de nombreuses questions et qui
pose de nombreux défis.
Dans un contexte où les contraintes proviennent
souvent du clivage qui existe entre la connaissance
scientifique et les besoins des agents décideurs,
nous souhaitons créer un espace de réflexion qui
puisse être à même de dresser un portrait de la
situation actuelle des sciences sociales.
Plus spécifiquement, cet atelier a pour but de
favorisé l’échange de différents expériences
étudiantes en regard de ces transformations. À la
nouvelle conception attribuant aux étudiants un
statut de client, il semble que différents
glissements se sont opérés au sein de l’institution
universitaire. Comment cette conception
influe-t-elle sur les travaux de recherche? Quels
défis cela pose-t-il? Par ailleurs, nous voulons
également ouvrir cette discussion et faire ressortir
des points de vue divergents portant sur la question
de la liberté de choix théoriques et méthodologiques
dans ce contexte. En somme, nous tenterons plus
largement de questionner le devenir de l’autonomie
intellectuelle au regard des diverses orientations
que la recherche en sciences sociales a prise au
cours des dernières années.
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Regards croisés sur le livre
« Academic Transformation: The Forces Reshaping
Higher Education in Ontario »
Par
Patrick Imbeault
(Doctorant, Département de sociologie et
anthropologie, Université d'Ottawa)
Dans le
livre « Academic Transformation: The Forces
Reshaping Higher Education in Ontario », (2009,
http://www.academictransformation.ca/)
financé par le Conseil ontarien de la qualité de
l'enseignement supérieur, quatre auteurs (Ian D.
Clark, Greg Moran, Michael L. Skolnik et David
Trick) présentent ce qu’ils perçoivent comme les
plus grands défis du système d’éducation
postsecondaire ontarien : l’augmentation des
effectifs et le manque de ressources.
De leur avis, le système universitaire n’est pas
durable. Ils proposent donc plusieurs changements :
la création d’un nouveau réseau d’universités pour
l’enseignement au premier cycle, l’introduction de
nouveaux diplômes pour des programmes de trois ans,
l’utilisation d’un nouveau mode de gestion qui prône
« l’efficacité », un accent sur la différenciation
institutionnelle et un nouveau
système d'enseignement universitaire par
correspondance ouverte à tous
(« open university »).
Pourtant celles-ci sont-elles vraiment les
meilleures options? Nous pensons que ces
propositions auront un effet néfaste sur le système
d’éducation postsecondaire ontarien, en particulier
sur les sciences sociales et les humanités. En plus,
nous sommes d’accord avec Marc Langer, le président
de l’Union des associations des professeurs des
universités de l'Ontario, qui indique que les
auteurs ignorent le problème le plus important du
secteur universitaire : le manque de financement du
secteur postsecondaire.
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Des rapports entre l’autonomie des étudiants et
la constitution des études dans un département
Par Dominique Morin
(Doctorant, Département de sociologie,
Université de Laval)
Les politiques clientélistes et l’évolution des
pratiques de la recherche et de l’enseignement
rendent-elles les étudiants plus libres ou moins
libres dans la conduite de leurs études ?
Le premier tiers de ma contribution sera consacré à
brosser un tableau comparatif décrivant des
transformations observées, depuis une dizaine
d’années, dans les parcours et les opportunités qui
s’offrent aux étudiants d’un département de
sociologie particulier, à chacun des cycles d’étude.
Le deuxième tiers de mon exposé présentera la
distinction chez Montesquieu entre la liberté
philosophique, la liberté politique dans la
constitution et la liberté politique dans le
citoyen, dont l’examen synthétique permet
d’apprécier l’autonomie de l’homme qui s’estime plus
ou moins libre de se conduire.
Le dernier tiers reviendra sur le tableau pour
estimer en quoi l’autonomie des étudiants est
modifiée par les transformations des études
précédemment décrites. Enfin, nous abuserons
peut-être un peu du temps disponible ou profiterons
de la période de discussion pour avancer quelques
réflexions sur les conséquences, sur la liberté des
étudiants, du sous-financement de la vie
universitaire et sur le rôle de la direction des
étudiants dans la formation de leur autonomie
intellectuelle comme sociologue ou anthropologue.
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Des sciences sociales «inadaptées»?
Par Hugo Collins
(Candidat à maîtrise, Département d’anthropologie, Université
de Montréal)
Le point de départ, c’est qu’on nous
dit souvent : «Les sciences sociales, ça ne sert à
rien. Tout le monde peut le faire, sans formation,
et ceux qui sont formés ne parlent qu’entre eux de
choses qui ne concernent pas la société actuelle.»
J’aimerais répondre à cette
affirmation pas tellement pour la déconstruire en
entier, mais pour souligner quelques conditions qui
me semblent affecter la situation pour l’amplifier
au point de lui donner presque raison. Le premier
point, c’est que de dire que «les sciences sociales
ne servent à rien» se traduit concrètement dans les
conditions de recherche et d’enseignement. Étioler
la formation et les conditions de travail en étiole
la pertinence, en quelque sorte.
En contrepoint, je propose de
signaler qu’un grave problème existe aujourd’hui
dans la définition utilitariste du travail
intellectuel valable. On peut pratiquer son esprit à
réfléchir plus vite et plus rigoureusement, mais il
demeure que les idées les plus novatrices sont
souvent nées du hasard, du temps perdus et des
«accidents de pensée». L’impératif de productivité
automatise la pensée et l’enlise dans la répétition
du même, dans une large mesure.
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Faire de la recherche fondamentale en sciences
sociales
ou l’art de devenir un « mauvais chercheur ».
Critique de l’université normalisée.
Par
Francisco Toledo Ortiz
(Doctorant, Département de sociologie,
Université de Montréal)
Dans ma participation à cet atelier
sur l’Université contemporaine, je parlerai de
l’importance du savoir généraliste comme étant un
contrepoids à une logique instrumentale de la
recherche universitaire. De même, je soutiendrai que
la défense de l’autonomie intellectuelle des
chercheurs et des enseignants est la clé vers une
Université plus proche de sa mission fondamentale de
génératrice et gardienne des savoirs collectifs
d’une société. Dans un contexte où les demandes
sociales et les pressions externes sont de plus en
plus nombreuses, avons-nous encore de la place pour
la recherche fondamentale ? Sommes-nous en train de
renoncer, au nom de l’applicabilité des recherches,
à une fonction critique et de synthèse dans les
travaux produits par les chercheurs (étudiants et
professeurs) universitaires ?
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