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Le
Bulletin d'information est une publication thématique de
l'Association canadienne des sociologues et
anthropologues de langue française, publié deux ou trois
fois l'an et distribué à ses membres. |
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Numéros
disponible en ligne |
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numéros 2003 |
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Volume 25, numéro 1
(février 2003) format
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Bulletin
d'information (thématique)
Volume 25, numéro
2 - juin 2003 |
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Thème :
Les
grandes questions sociologiques d'ailleurs vues
d'ici |
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Sommaire |
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Mot de la présidente
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Une
salutation de l’ACSALF en cette période estivale |
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Lucie
Mercier, présidente |
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Ce numéro qui porte sur les
principaux manuscrits ayant marqué la carrière
intellectuelle de certains de nos collègues
anthropologues et sociologues traduit le rôle de tribune
qu’exerce l’ACSALF pour l’échange libre entre
intellectuels des sciences humaines.
Les lecteurs noteront qu’un travail
important a été effectué par Jean-Philippe Warren pour
l’édition de ce bulletin. Compte tenu aussi de
l’abondance des articles publiés dans ce numéro on peut
également y déceler l’enthousiasme avec lequel les
auteurs ont répondu à l’invitation de l’ACSALF et
judicieusement organisée par notre collègue monsieur
Warren. Il s’agit d’ailleurs d’une note d’encouragement
pour l’ACSALF.
Chers membres, en consultant cette
édition, vous constaterez aussi quel thème traité dans
ce document vient agrémenter la lecture sociologique en
cette période estivale en découvrant tout simplement
l’influence que peuvent exercer les grands penseurs
auprès de nos propres collègues. D’ailleurs, ce numéro
notre association ne vous incitera pas, si fait
subtilement ressortir le fait que la ce ne soit déjà
fait, à faire ce même type biographie de ces derniers
est de réflexion que nous offrent imprégnée, entre
autres, par l’ "époque sociologique" à laquelle ils
appartiennent et celle-ci englobe à la fois des
contributions scientifiques aux horizons divers et
l’héritage toujours heureux des classiques des sciences
humaines.
Par ailleurs, pour une science aussi
difficilement discernable telle que la sociologie le
défi d’entretenir et l’enjeu de promouvoir une réflexion
organisée, mais commune, de la société y est palpable.
De la part de l’ACSALF, il est ainsi tout à fait
approprié d’inviter nos contemporains de l’anthropologie
et de la sociologie francophone à nous révéler ce qui
les a inspirés pour faire l’anthropologie et la
sociologie qu’ils font et de nous rappeler les théories
dont ils disposent et, ce, afin de comprendre et
d’expliquer les mécanismes sociaux et pour mieux adopter
une position éclairée sur les nouvelles réalités
sociales.
Chers collègues, qui sait si cet
exercice de lecture auquel vous invite notre association
ne vous incitera pas, si ce n'est déjà fait, à faire ce
même type de réflexion que nous offrent généreusement
les auteurs de ces articles publiés dans cette édition.
En souhaitant donc que le temps
accordé à la consultation de ce numéro de bulletin soit
en quelque sorte une pause heureuse d’ici à ce que le
conseil d’administration de l’ACSALF, dès la fin de
l’été, travaille à de nombreux projets (bonification des
publications, organisation de colloques, nouvelles
méthodes de recrutement des membres, amélioration du
site web etc.) et mette en œuvre ses nouvelles
orientations. Bref, cela donnera lieu à des dossiers
demandant du temps et des efforts importants mais
absolument nécessaires pour une meilleure reconnaissance
de notre association.
Bonne lecture et bonnes vacances!
Lucie Mercier, Présidente
lumer@rocler.qc.ca |
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Un mot de l'éditeur
Jean-Philippe Warren
Département de sociologie et
d’anthropologie
Concordia University
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L’univers des
idées ne s’arrête pas aux frontières du monde des
livres, mais il demeure que, comme professeurs et comme
intellectuels, nous passons encore de longues journées à
parcourir ce monde, page à page, avec encore une bonne
dose de fascination et d’étonnement. Lire, nous n’en
n’avons plus guère le temps, c’est vrai, à travers les
mille-et-une obligations de la vie professionnelle et
domestique, mais lire, c’est encore, malgré les
bouleversements technologiques qui nous affectent,
l’activité qui nous caractérise le plus, avec celle de
parler et d’écrire.
S’il est
possible de se tenir au courant des publications
québécoises (et encore!), il est plus difficile, sinon
carrément impossible, de se garder à jour en ce qui
concerne les ouvrages publiés "outreprovince". Des
centaines, des milliers de livres sortent chaque année
des presses dont nous n’entendons parler que plusieurs
années plus tard, si encore l’écho de ceux ci parvient
jusqu’à nous.
C’est pourquoi
nous avons pensé demander à quelques professeurs
d’écrire un compte rendu d’une demi page du livre "non-québécois",
publié depuis moins de cinq ans, dont ils
recommanderaient la lecture à d’autres collègues (toutes
les raisons étant bonnes). Ces professeurs avaient à
indiquer brièvement les raisons qui les avaient poussés
à choisir tel livre plutôt que tout autre. En d’autres
termes, il s’agissait de répondre en à peu près 15
lignes à la question suivante : "Quel est le premier
ouvrage, publié depuis au maximum cinq ans, que vous
recommanderiez à un(e) de vos collègues en mal de
lecture? "
Incidemment,
nous leur avons aussi demandé de répondre, pour la
postérité, au petit sondage suivant : " Quels sont les
trois auteurs (toutes disciplines confondues) ayant le
plus marqué votre carrière intellectuelle ? " Les
collaborateurs n’avaient pas, pour cette question, à
détailler leur réponse.
Il s’agissait,
en bref, de préparer un petit numéro agréable à lire à
la veille des " v a c a n c e s " d’été (" Mes vacances?
écrivait cette chère Colette, c’est d’aller travailler
ailleurs. "). À consulter ce numéro, le lecteur fera des
découvertes à la fois surprenantes et naturelles.
Certainement, il n’en reviendra pas déçu.
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A n
d r é e
F o r t
i n |
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Département de sociologie — Université Laval
(Québec) |
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Auteurs: Michel de Certeau, Cornélius
Castoriadis, Edgar Morin. |
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Ouvrage: Amartya SEN, Development as Freedom,
New York, Random House, 1999. |
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Je crois avoir cassé bien des
oreilles à propos de ce livre de Sen, tant celles de mes
étudiants que de collègues et même de mes amis, et voilà
qu’on me demande de faire de pareil auprès des membres
de l’ACSALF. Je m’exécute avec plaisir. Amartya Sen a
remporté le prix Nobel d’économie en 1998. Fin
connaisseur d’Adam Smith, professeur à Cambridge, il a
également enseigné à Harvard. Cursus typique? Non car il
est originaire du Bengladesh et ses travaux portent sur
l’égalité, la dignité, le développement et la
démocratie. Il s’est notamment penché sur les famines;
il s’est aussi beaucoup intéressé à la qualité de la
vie, au ratio homme/femme et ce qu’il signifie en
matière de développement et de démocratie. Ces questions
(il s’en explique dans ce livre le plus " abordable "
pour les non-économistes) lui sont venues de son enfance
où il a lui-même souffert de la faim, et où il a très
jeune été témoin de l’intolérance entre Hindous et
Musulmans. Sen, dont les interlocuteurs sont Rawls,
Nozick ou Hayek, nous décentre complètement des débats
habituels en nous entraînant sur le continent asiatique
(aux Indes et en Chine, notamment) ainsi qu’en Afrique.
Il étudie les effets de la politique impériale
britannique aux Indes et en Irlande et montre comment
des famines en sont la conséquence logique. J’ai indiqué
plus haut que Sen est un fin connaisseur de la tradition
et de la littérature anglo-saxonne et plus largement
européenne, mais il est également à l’aise dans la
tradition indienne. Mais j’allais oublier le plus
important : la façon dont il allie la rigueur de
l’analyse économique avec un désir profond de changement
social. Selon lui, il ne sert à rien de chercher à
développer les pays pauvres si on ne s’interroge pas
auparavant sur les fins de ce développement. Pour lui,
et le titre de ce livre l’indique bien, il ne saurait
être question de développer d’abord pour " accorder "
ensuite la démocratie. En effet, la démocratie est un
prérequis au développement. Et Sen de l’expliquer aux
sceptiques de façon fort convaincante. Mais je ne vous
en fais pas ici la démonstration pour vous laisser le
plaisir de découvrir ce livre par vous-mêmes. |
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D e
n y s
D e l a
g e |
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Département de sociologie — Université Laval
(Québec) |
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Auteurs : Pitrim S. Sorokin, Fernand
Braudel, Pierre Bourdieu. |
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Ouvrage : Ex-aequo : Emmanuel DESVEAUX,
Quadratura americana.
Essai
d’anthropologie lévi-straussienne, Genève, Georg,
2001. |
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Toute
l’histoire et l’anthropologie des autochtones des
Amériques repose actuellement sur le postulat des aires
culturelles. Emmanuel Desveaux renoue avec l’hypothèse
de l’unicité de l’Amérique de Lévi-Strauss dont il
reprend l’analyse transformationnelle non plus pour les
mythes, mais pour les rituels, les techniques, les
organisations sociales, les nomenclatures de parenté. Au
delà des éclairages nouveaux et exceptionnellement
stimulants sur la guerre, sur l’alcool, sur la société
des Natchez, sur les voies de la filiation, etc., il
s’en dégage une thèse sur la négation de l’altérité chez
les Amérindiens, exception faite de celle des sexes et
de la mort.
Jared DIAMOND,
Guns, Germs, and Steel. The Fates of Human Societies,
New York, W. W. Norton, 1999.
Voilà une
extraordinaire histoire des treize derniers millénaires
de l’humanité nullement centrée sur l’Eurasie et qui
accorde une large place à la préhistoire, à la
domestication, à l’émergence de l’agriculture, du
commerce et des villes. Écrit par un professeur de
physiologie nullement inscrit dans la tradition de la
sociobiologie et fermement engagé dans une perspective
antiraciste, ce livre recherche les causes de
l’émergence des empires en écartant ou en allant au delà
de la plupart des idées reçues. Les hypothèses sur la
flore et la faune disponibles, sur l’axe des continents,
sur l’association élevage-épidémies, sur l’invention de
l’écriture, etc., sont fascinantes. |
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M o
n a - J
o s é e
G a g n
o n |
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Département de
sociologie - Université de Montréal (Montréal) |
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Quand j’ai reçu
un courriel sollicitant, pour le Bulletin de l’ACSALF,
une participation sous forme de recension d’un livre
récent et d’origine étrangère que j’aurais trouvé
particulièrement stimulant, j’ai d’abord trouvé l’idée
séduisante. Puis je me suis dit : " que voilà une
initiative saugrenue! ". Nous, sociologues et
anthropologues, appartenons en effet à une confrérie au
sein de laquelle les livres sont méprisés. Voilà bien le
vrai sujet. Du haut de mon âge, je me suis demandé si
l’auteur de cette initiative ne souffrait pas d’un
déficit de socialisation. Ne s’est-il pas trouvé dans
son entourage quelque vieux loup pour lui explique que
les livres ne valent rien dans un c.v., qu’il n’y en a
que pour les revues arbitrées? pour professer qu’un
livre, ce n’est pas fait pour être lu en entier, qu’il
s’agit d’en extraire la substance afin d’en faire usage
dans un article (arbitré)? Oublions le bonheur de lire
des livres et d’en écrire. Publier une thèse de
doctorat, oui à la rigueur puisque le travail est fait
(je parle de ceux et celles qui ne se sont pas convertis
à la thèse par articles, laquelle présente un meilleur
ratio efforts/rendement). Publier un recueil d’articles
peut aussi être une idée rentable, à condition de ne pas
trop retravailler les textes. Mais consacrer des années
de sa vie à écrire un livre de la première à la dernière
page, pour deux misérables lignes dans un c.v.,
peut-être même seulement une ligne et demie si l’on est
seul auteur, voire une seule ligne si en plus le titre
est très court… quel mauvais calcul!
Somme toute,
voilà une suggestion bien subversive de la part de l’ACSALF.
Il est vrai que nous, Québécois et Canadiens
francophones en contact avec deux univers intellectuels,
sommes affligés d’un problème d’allégeance. Les
États-Uniens (pas tous évidemment) nous fabriquent des
livres à la mesure de nos vies trépidantes. Ils
s’annoncent, se résument et poussent l’obligeance
jusqu’à indiquer les chapitres que l’on peut sauter en
fonction de notre profil et de nos intérêts. Mais les
Français nous fascinent (pas tous évidemment). Ils se
permettent d’avoir des idées sans référencer, publient
un livre par année sur divers sujets. Ils semblent
étrangers aux contraintes institutionnelles qui nous
incitent à creuser ad nauseamun seul et même sillon.
Nous les envions et ne leur en voulons même pas de ne
jamais nous lire. Dur d’être une colonie partagée entre
deux religions.
J’ai eu trop de
bonheur de lecture (de livres) pour ne pas trouver
tristounettes ces rangées d’étagères garnies de
collections de revues aux tranches anonymes, à l’image
de l’évanescence et du lectorat minuscule de la majeure
partie des articles qu’on y trouve. Relisant récemment
un Aron (1964) suranné mais actuel, je méditais sur les
effets de mode récurrents en sciences sociales, effets
de mode d’autant plus marqués que nous ne lisons plus
les livres qui ont compté dans l’histoire des idées,
trop occupés à examiner les abords immédiats du sillon
auquel nous nous sentons condamnés. Rendons grâce à l’ACSALF
de nous inviter à nous rappeler que livres, gratuité et
bonheur peuvent se conjuguer. Du moins est-ce ainsi que
je vois cet appel… auquel je n’aurai pas répondu.
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J a
c q u e
s
G o d b
u t |
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Chercheur retraité — INRS Urbanisme et société
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Auteurs : Maurice Merleau-Ponty, Marcel Mauss,
Robert Musil.
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Ouvrage : Marcel HÉNAFF, Prix de la Vérité,
Paris, Seuil, 2002. |
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L’ouvrage que
j’ai lu avec le plus de passion ces dernières années est
en même temps un de ceux avec lequel je suis le plus en
désaccord. Il s’agit du Prix de la Vérité, de Marcel
Hénaff. À partir de l’opposition entre Socrate et les
sophistes concernant le fait se faire payer pour
enseigner la vérité, l’auteur développe une réflexion
approfondie sur le don, depuis les sociétés de chasseurs
cueilleurs jusqu’à aujourd’hui.
Sur le plan
historique, cet ouvrage expose de nombreuses thèses
fortes et pas toujours évidentes, mais sans aucun doute
utiles, stimulantes, et désormais incontournables. Nous
sommes devant une première théorie générale de
l’évolution historique saisie sous l’angle du don. C’est
un événement qu’il faut saluer. L’auteur affronte et
décortique les paradoxes du don avec lucidité, courage
et intelligence. Et tout spécialement, en conduisant une
réflexion " radicale sur la pratique du don cérémoniel
", on peut espérer que désormais plus personne n’osera
parler du don comme d’un système d’échange marchand
déguisé, comme on l’a tellement fait. Désormais plus
personne ne pourra poursuivre le vain débat sur
l’hypocrisie du don et son caractère intéressé en
dernière instance, ou " structurellement intéressé ".
Avec Hénaff ce débat est bel et bien mort et enterré.
Mais en exacerbant les différences entre don cérémoniel
et entre don moral, entre don archaïque et don moderne,
on peut se demander si l’auteur ne met pas dans l’ombre
les caractéristiques communes à tous les types de don.
Et alors on parvient difficilement à penser le don
moderne, et plus généralement le lien social moderne,
composé de marché, de don, mais aussi d’autres types de
rapports sociaux. L’opposition radicale entre les types
de don comporte le danger de ne plus pouvoir apercevoir
les similitudes. La question se pose : que reste-t-il de
commun qui fait qu’on parle de don? Rien? " La question
se pose à nouveau : qu’est-ce qui doit se donner et ne
doit pas se vendre? " (p. 497) Qu’est-ce qui doit passer
par le don, par l’État, par le marché, par l’échange non
marchand? Le prix de la vérité montre la nécessité et
l’urgence de se poser aujourd’hui ces questions et
apporte une contribution essentielle à ces débats. Mais
il semble lui manquer une conception générale du don.
Cette conception, nul n’en a aujourd’hui une vision
claire. |
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P a
u l
G r e l
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École
de travail social — Université de Moncton (Moncton)
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Auteurs : Pierre Bourdieu, Cornelius Castoriadis,
Peter Sloterdijk. |
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Ouvrage : Sébastien
SCHEHR, La vie quotidienne des jeunes chômeurs,
Paris, 1999, PUF |
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J’aurais pu (dû!) choisir un de ces
ouvrages qui surplombent (dominent!) le champ des
sciences sociales pour toujours mieux le découper en
domaines d’entendement. Par exemple, la somme que
constitue Épistémologie des sciences sociales publiée
sous la direction de Jean-Michel Berthelot ou encore
l’ouvrage de Frédéric Vandenberghe Une histoire critique
de la sociologie allemande (Tome II : Horkheimer,
Adorno, Marcuse, Habermas). J’ai préféré choisir un
ouvrage qui met en oeuvre avec beaucoup d’adresse et de
sensibilité ce que C. Wright Mills appelle "
l’observation sociologique ". Il s’agit de La vie
quotidienne des jeunes chômeurs de Sébastien Schehr. Ce
livre présente une approche novatrice des problèmes du
chômage et de la soi-disant exclusion. Il vient nous
rappeler à bon escient que les sociologues ont une tâche
urgente à accomplir; à la fois politique et
intellectuelle, elle consiste à rendre compréhensible la
réalité sociale et historique. L’auteur formule
soigneusement ses hypothèses, il les appuie en donnant
un compte rendu détaillé de toute une série de
recherches conduites au cours des vingt cinq dernières
années, favorisant une circulation à double sens entre
les conceptions du chômage et les études de terrain,
vérifiant ainsi la multiplicité des rapports au travail
qu’entretiennent de fait les jeunes chômeurs (la
diversité des " mondes sociaux " du chômage). À la
lecture de ce livre, on se met à douter de ce qu’on
pensait savoir sur les jeunes chômeurs, l’histoire
récente et les institutions au milieu desquelles leurs
biographies sont vécues. S’y dégage une interaction
dynamique entre des déterminants liés à la biographie et
aux contraintes extérieures, entre la créativité et la
positivité de projets et d’activités des individus. "Une
culture positive de l’aléatoire naît ainsi d’une
précarité assumée et d’un refus des assignations " (cf.
revue de Françoise Gollain, Revue du MAUSS, no 18, 2001,
p. 381). Constat que fait également André Gorz dans la
préface incontournable de ce livre. |
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J a
n
M a r o
n t a t
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Département de sociologie — Université Acadia (Wolfville)
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Auteurs : Albert Camus, Ralph Mayer, le
duo Pierre Bourdieu / Luc Boltanski. |
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Ouvrage : Tia
DeNORA, Music in Everyday Life, Cambridge,
Cambridge
University Press, 2000. |
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Après des tergiversations prolongées,
j’ai choisi de vous conseiller un livre de Tia DeNora,
(musicologue, sociologue de la musique et professeure de
sociologie à Exeter), Music in Everyday Life. L’oeuvre
aborde des stratégies d’appropriation de la musique dans
le quotidien en s’appuyant sur une étude très originale.
DeNora a mené quatre recherches ethnographiques sur
l’intégration de la musique à l’acte social dans des
contextes publics variés (cours d’aérobie, soirées de
karaoké, séances de thérapie, magasins de vêtements pour
jeunes). Elle a également fait une série d’entrevues sur
la place de la musique dans la vie quotidienne (par
exemple, lorsqu’on fait le ménage ou l’amour). Ses
analyses forment une contribution importante aux
théories des relations entre les arts et la société.
Elles font mieux comprendre comment l’utilisateur est un
véritable médiateur dans une vision performative de la
place de la culture esthétique et matérielle, et ce dans
le vécu quotidien de divers publics. Elles nous
permettent ainsi, non seulement de situer la littérature
anglo-saxonne dans le courant des nouvelles formulations
des théories d’agency, mais de la replacer dans le cadre
"esthétique" de l’action culturelle (cf les
contributions d’auteurs francophones tels Antoine
Hennion et Luc Boltanski). |
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J o
a n e
M a r t
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Département de sociologie —
University of Alberta (Edmonton) |
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Auteurs : Nils Christie, Michel Foucault,
Alvaro Pirès. |
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Ouvrage : Kelly
HANNAH-MOFFAT, Punishment in Disguise. Penal
Governance and
Federal Imprisonment of Women in Canada,
Toronto, University of
Toronto Press, 2001. |
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Le premier
ouvrage en sciences sociales non-québécois que je
recommanderais à des collègues en mal de lecture est
l’ouvrage impressionnant de Kelly Hannah-Moffat intitulé
Punishment in Disguise. Penal Governance and Federal
Imprisonment of Women in Canada. La prison représente
certainement le symbole matériel, et obstinément
métaphorique, du pouvoir que s’est arrogé l’État de
punir ses citoyens. Depuis 1990, le système
pénitentiaire fédéral s’est doté d’une nouvelle
philosophie carcérale (dite unique et féministe) à
l’égard des femmes dont une des particularités les plus
frappantes est de voiler la fonction (toujours)
essentiellement punitive de la prison sous diverses
revendications réformatrices proclamant que cette
dernière – surtout les nouvelles prisons pour femmes –
peut, en définitive, servir à autre chose qu’à punir.
Elle peut donc être un instrument de bienfaisance pour
la prisonnière qui y cherchera à "guérir". L’ouvrage
substantiel de Hannah-Moffat raconte une histoire
différente, celle des logiques et des stratégies de
gouvernance qui sont intrinsèques à la nouvelle
philosophie carcérale. L’auteure démontre avec adresse
et complexité analytique que la nouvelle philosophie,
dans ses conséquences imprévues, perpétue les dynamiques
traditionnelles de la prison. Punishment in Disguiseest
un exercice théorique sérieux inspiré de la littérature
foucaldienne sur la gouvernementalité qui analyse les
conjonctures politiques et idéologiques qui ont mené à
l’état actuel du régime d’incarcération pour les femmes
au Canada. De façon plus importante, la contribution
principale de Hannah-Moffat est certainement son analyse
non pas du rôle joué par le gouvernement, mais surtout
de celui des divers agents non-étatiques (incluant des
groupes de femmes et des activistes Autochtones) dans la
construction de techniques néolibérales de discipline
carcérale qui mettent l’emphase sur la
responsabilisation et la production de prisonnières qui
s’ "auto-gouvernent" (i.e. la rhétorique contractuelle
néo-libérale). En tant que généalogie de l’incarcération
des femmes au Canada, Punishment in Disguiseest non
seulement une étude provocante sur la gouvernementalité,
il est aussi un modèle d’analyse théorique pour ceux et
celles dont la réflexion conceptuelle s’inspire d’un tel
cadre de référence. |
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M i
c h e l
i n e
L a b e
l l e |
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Département de sociologie — Université du Québec à
Montréal (Montréal) |
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Auteurs : Louis
Althusser, Colette Guillaumin, Emmanuel Wallerstein.
Ouvrage : Etienne
BALIBAR, Droit de cité. Culture et politique en
démocratie,
Paris, Quadrige/PUF, 2002. |
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J’ai hésité
entre la Découverte du mondede Edwy Plenel (2002), La
démocratie inachevée de Marcel Gauchet (2002), Gerard
Delanty(Citizenship in a Global Age) et Droit de cité.
Ce petit livre d’Etienne Balibar n’est peut-être pas le
meilleur parmi mes lectures, mais l’un de ceux qui fait
écho aux travaux précis que je mène en ce moment.
Balibar prie le lecteur " d’accorder droit de cité aux
questions vives de la citoyenneté ", de réfléchir sur
l’institution de la frontière (territoriale et
symbolique) dont il plaide la nécessaire
démocratisation. La politique des droits de l’homme, les
" sans papiers ", le devoir de mémoire suite à la
colonisation, le racisme institutionnel, les thèmes de
la sûreté et de la sécurité, le devenir des identités et
de la culture dans la mondialisation sont des questions
théoriquement liées. Mais leur articulation tient
davantage à la conjoncture actuelle.
Le livre est
constitué de plusieurs essais publiés, sauf un. Ces
textes appellent à une alternative au fascisme et à une
remise en cause de la citoyenneté comme statut
individuel et comme émancipation collective "au-delà de
la figure historique de l’État national social ". Le
dernier article en particulier porte sur la conjonction
et les apories des idées de démocratie et de
souveraineté dans les systèmes politiques modernes. Il
démontre le caractère inachevé de toute communauté
politique et propose des chantiers de démocratie.
La
mondialisation est en train de dissoudre et de
démultiplier la polarité "centre" et "périphérie" qui a
structuré pendant quatre siècles l’espace mondial. Des
phénomènes jadis observés dans la périphérie se
manifestent dans le centre même: chômage de masse,
précarité de l’emploi, force armée dans l’espace civil.
L’auteur appelle à surmonter l’opposition réductrice des
droits individuels et des droits collectifs. Les droits
de l’homme sont transindividuels, ils surmontent
l’opposition individu/communauté, car ils sont portés
par des individus dans un mouvement collectif. Comme il
y a dans nos espaces publics une diversité, de même que
des discriminations inéluctables, il faut une recréation
permanente de la communauté des citoyens, à partir de
ses différences et conflits. S’approprier le conflit
versus la cohésion, exercer notre imagination dans le
champ de la création institutionnelle.
Ce livre a une
haute pertinence pour qui s’intéresse à la refondation
du Québec comme communauté politique, à sa diversité
(multinationale et plurielle), aux discriminations
systémiques et aux " exclusions ", à une politique de la
mémoire et à la nécessité de nouveaux narratifs et de
nouvelles représentations sur le "Nous". Il a le mérite
d’insister sur la conflictualité, de nous sortir du
carcan de la cohésion et d’en appeler à l’imagination
sociologique contestataire. |
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C h
r i s t o
p h e r
M a c a
l l |
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Département de sociologie — Université de Montréal
(Montréal) |
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Auteurs : Emmanuel
Kant, Karl Marx, Max Weber.
Ou encore Simone de Beauvoir, Franz Fanon, Jurgen
Habermas.
Ou, dans un autre régistre, Geoffrey Chaucer, John
Donne, George Eliot.
Ouvrage : Jeffrey
GOLDFARB, Civility and Subversion: The
Intellectual in
Democratic Society, Cambridge, Cambridge
University Press, 1998. |
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Il y a des paragraphes à la fin des
Fondements de la métaphysique des moeurs, qui me hantent
depuis que je les ai lus il y a quelques années.
L’autonomie de la volonté, selon notre ami Emmanuel K.,
est une conséquence nécessaire une fois supposée la
liberté de cette volonté. Cela pourrait vous sembler
circulaire, mais au contraire, il s’agit d’une spirale
qui monte, un courant d’air qui passe par une lucarne,
une échappatoire vers un ailleurs. Dit autrement: nous
ne pouvons savoir si nous sommes vraiment libres, mais
nous pouvons le supposer et en le supposant, nous
pouvons le devenir, peut-être... En tout cas, c’est
comme ça que je le comprends. Goldfarb ne fait pas
allusion directement à ce texte dans son beau livre sur
le rôle des intellectuels, mais tout son argument est
traversé par cette même idée: et si on agissait comme si
on était libre? Au coeur de cette liberté revendiquée et
saisie, en dépit d’un capitalisme qui ne cesse de la
nier, il y a selon Goldfarb, un acteur clé qui ne doit
pas porter la parole des autres, ni indiquer la voie à
suivre ni les choix à faire, mais qui peut contribuer à
l’émergence d’un espace public où d’autres peuvent
parler ensemble et délibérer concernant les problèmes
urgents qui nous assaillent de toute part. Il s’agit des
intellectuels - si seulement ils pouvaient sortir de
leurs cachots universitaires. |
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G r
e g
M a r c
N i e l
s e n |
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Département de sociologie — Université Concordia
(Montréal) |
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Auteurs : Louis
Althusser, Colette Guillaumin, Emmanuel Wallerstein.
Ouvrage : John RAWLS,
The Law of Peoples, Boston, Harvard
University Press, 1999. |
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Mon premier
malaise quand vient le temps, comme on me le demande
ici, de suggérer le plus important livre de sciences
sociales lu depuis cinq ans, c’est que je lis de moins
en moins des livres de sciences sociales pour mon pur
plaisir. Mon second malaise, c’est que l’ouvrage dont je
voudrais aujourd’hui faire la réclame est du philosophe
américain récemment décédé John Rawls, The Law of
Peoples. Cela me gêne de l’avouer, car on pourrait se
demander : suis-je un libéral? Ouach! C’est une
perspective qui ne m’est guère réjouissante. Mais après
avoir réfléchi pendant un moment, j’en suis venu à la
conclusion que les valeurs " decent " " well-ordered "
et " reasonable " (cf Rawls) du socialisme avec
lesquelles j’ai grandi sont finalement compatibles avec
la " consultation hierarchy " à la base de la démocratie
libérale. Je partage avec Rawls non seulement une peur
saine de l’anarchie et des " outlaw states ", mais aussi
une profonde compassion pour les " sociétés surchargées
par des conditions peu favorables " (sic), ainsi qu’un
fort sentiment de justice sociale tourné vers la
réduction progressive du fossé entre les riches et les
pauvres. J’apprécie par ailleurs les travaux de Rawls
quand celui-ci nous encourage de respecter et d’aider
les sociétés illibérales (et donc " not well-ordered ")
car elles ne laissent pas la majorité de leurs membres
jouer un rôle significatif dans la sphère politique mais
réussissent malgré tout à honorer les droitshumains
élémentaires. Je suis enfin reconnaissant qu’un artisan
de la trempe de Rawls ai voulu s’attaquer à bâtir une
théorie de la normativité puisque celle-ci, en dépit de
lacunes importantes, indique une direction de recherche
que nous sommes appelés à suivre -serait-ce par des
chemins forts différents. |
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G u
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R o c h
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Centre
de recherche en droit public — Université de
Montréal (Montréal) |
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Auteurs : Max
Weber, Sigmund Freud, Friedrich Nietzsche.
Ouvrage : Raymond BOUDON,
Études sur les sociologues classiques, Paris,
Presses universitaires de France, Collection
Quadrige, tome I, 1998,
tome II, 2000. |
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De tout ce que j’ai récemment lu,
cher(e) ami(e), un ouvrage ressort que j’ai
particulièrement apprécié : de Raymond Boudon, Études
sur les sociologues classiques. Avec l’esprit rigoureux
qu’on lui connaît, Raymond Boudon nous fait relire les
"sociologues classiques" pour nous aider à mieux
comprendre comment, en tant que scientifiques, ils ont
cherché chacun à " proposer des explications
convaincantes de phénomènes énigmatiques ". Cette
lecture nous ramène à la raison d’être de tout notre
labeur de chercheur : tenter d’éclaircir l’une ou
l’autre des très nombreuses énigmes que nous pose la vie
sociale. Cette finalité de toute recherche, Raymond
Boudon nous la rappelle à travers l’oeuvre de Weber,
Durkheim, Simmel, de Tocqueville, mais aussi à travers
les oeuvres de " sociologues classiques " qu’on lit
moins — ou qu’on ne lit plus— aujourd’hui : Vilfredo
Pareto, Max Scheler, Gabriel Tarde, Paul-F. Lazarsfeld.
Écrits dans une langue claire, limpide, toujours
précise, ces deux petits livres (car ils sont
physiquement petits et s’emportent facilement en avion,
voire sur une plage!) nous réservent plusieurs heures
d’une lecture pleine de surprises et dont on sort
intellectuellement fortifiés. |
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S c
o t t
S i m o
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Département de sociologie — Université d’Ottawa
(Ottawa) |
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Auteurs : Karl
Marx, Eric Wolf, Hill Gates.
Ouvrage : Eric WOLF,
Envisioning Power: Ideologies of Dominance and
Crisis. Berkeley,
University of California Press, 1999.
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Tant dans
l’économie politique que le post-modernisme, des
anthropologues ont souvent attiré l’attention au rapport
complexe entre la culture et le pouvoir. Le livre
Envisioning Power d’Eric Wolf, son dernier livre avant
sa mort en 1999, sort de l’ordinaire. Toujours sceptique
des concepts eurocentriques et du relativisme culturel
idéalisé, il commence son livre par une généalogie du
concept de culture dans des sciences humaines. Il
critique avec force certains courants de l’anthropologie
américaine, particulièrement ceux qui conçoivent les
cultures comme des entités limitées avec leurs propres
structures. Tout à l’opposé, il montre que la culture
(comme la classe dans les analyses d’E.P. Thompson) se
fait (et se détruit) selon des changements de relations
de pouvoir dans la société. Dans beaucoup trop d’études,
le pouvoir reste mal défini et semble toujours détaché
des groupes et des individus. Wolf aborde ce problème en
définissant clairement quatre modalités du pouvoir
employées par des agents différents dans des contextes
différents. Ceux-ci sont : 1) le pouvoir individuel
(entrer dans des enjeux de pouvoir); 2) le pouvoir
transactionnel (influencer d’autres individus dans
l’interaction sociale); 3) le pouvoir organisationnel
(diriger les gens dans des contextes spécifiques); et 4)
le pouvoir structurel (allouer le travail social entre
des contextes différentes). Combinée avec la Théorie de
la Pratique de Bourdieu, cette typologie promet de
dévoiler la dynamique du pouvoir et des idéologies
culturelles dans une variété de contextes
ethnographiques. Concentré principalement sur le pouvoir
structurel, l’ouvrage de Wolf livre des analyses
stimulantes sur le Kwakiutl, les Aztèques et l’Allemagne
nazie. Cet ouvrage est donc fortement recommandé.
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J a c q
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S i m a
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Département de sociologie — Université Laval
(Québec) |
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Auteurs : Karl Marx,
Émile Durkheim et Max Weber (si on remonte à ma
découverte de la sociologie). Daniel Bell, George
Herbert
Mead, Fernand Dumont (si on
débute du jour où j’ai été payé pour
donner suite).
Ouvrage : Jared DIAMOND,
Guns ,Germs, and Steel. The Fate of Human
Societies,
New York, W.W. Norton, 1998. |
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Époustouflant
d’érudition (biologie évolutive, épidémiologie,
agronomie, économique, ethnologie, sociologie, et j’en
oublie), cet ouvrage orgueilleux entreprend de réduire
le développement des sociétés humaines depuis 50 000 ans
à une perspective écologique englobant tout le reste.
Qui oserait, de nos jours, dresser la somme du savoir
universel à quelque propos que ce soit? En ce sens,
Diamond est un homme du 19e siècle, quoique purgé de la
moindre " philosophie de l’Histoire ", téléologique, "
progressiste " ou " évolutionniste ". Professeur à
l’école de médecine de UCLA et épidémiologiste de
terrain, l’auteur prétend — car il affectionne un style
facile, trop souvent racoleur — n’avoir rien voulu de
plus que répondre scientifiquement à la question naïve,
mais fondamentale, d’un aborigène néo-zélandais de la
tribu des Fore (où il étudiait l’exceptionnelle
fréquence d’une espèce d’ encéphalopathie spongiforme
soupçonnée de transmission par cannibalisme) : "
Pourquoi les Blancs ont-ils tant de "cargo"(richesses)?
" Diamond ne propose pas que le milieu écologique
détermine l’état du développement ou les formes
socioculturelles à tel endroit, à telle époque, mais
qu’il en limite les possibles et le rythme. À mon âge,
on ne se convertit plus au dernier "paradigme" à la
mode, fut-il écologiste; on conserve ses doutes, hélas!
Mais on se réjouit encore de découvrir comment ce
seraient les individus les plus " incompétents " de
certaines espèces animales qui se soient pratiquement
domestiqués eux-mêmes; ou certaines raisons susceptibles
d’expliquer à la fois l’émergence plus tardive de l’État
en Amérique qu’en Eurasie, et que les Amérindiens aient
été si désastreusement vulnérables aux maladies
infectieuses apportées de l’Ancien Monde sans rendre la
pareille (même la syphilis, ce n’est pas sûr...). Ayant
moi-même un pied dans le 19e, j’aime assez qu’une
approche oppose " objectivement " le poids de la Nature
aux théories " post-modernistes " voulant que les
réalités, y compris sociologiques, ne soient que des "
constructions " mentales, subjectives et
conventionnelles, assujetties aux pouvoirs établis et à
l’esprit du temps (encore qu’un sociologue doive en être
averti). |
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B a
r b a r
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T h é r
i a u l
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Département de sociologie — Université de Montréal
(Montréal) |
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Auteurs : Max
Weber, Norbert Elias, Peter L. Berger
Ouvrage : Norbert
ELIAS, The Germans: Power Struggles And the
Development
of Habitus in the Nineteenth and Twentieth
Centuries, Cambridge, 1996. |
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En 1989, juste avant l’implosion de
la République démocratique et l’unification allemande,
Norbert Elias, encouragé par Michael Schröter, publie "
Studien über die Deutschen : Machtkämpfe und
Habitusentwicklung im 19. und 20. Jahrhundert ". La
traduction anglaise paraît en 1996 sous le titre The
Germans : Power Struggles And the Development of Habitus
in the Nineteenth and Twentieth Centuries. Lui-même
témoin des grands bouleversements qui caractériseront
l’Allemagne de la dernière partie du XIXe et du XXe
siècles, Elias (1897-1990) s’était donné pour objectif
la rédaction d’une biographie de l’Allemagne moderne.
Son origine juive lui confère de plus un statut d’ "etablierter
aussenseiter" qui se traduit par une position
d’engagement/distanciation. Cette position lui permet de
traiter, par exemple, des racines de la Shoah, le grand
tabou du milieu académique allemand. Il associe les
défaites des Allemands, tant aux plans national
qu’international, au développement d’un habitus national
meurtri et meurtrier. Elias illustre son propos d’une
manière savoureuse en citant, par exemple, le statut et
le rôle des duels dans les confréries étudiantes. Ses
anecdotes sont si délectables qu’elles nous font oublier
le caractère parfois répétitif du livre (dû en grande
partie au fait qu’il est constitué d’une collection de
plusieurstextes épars). " Studien über die Deutschen "
permet de mieux comprendre l’assurance, mais aussi la
gêne, qu’affichent les Allemands depuis l’unification du
pays. |
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s e p h
- Y v o
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Département de sociologie — Université d’Ottawa
(Ottawa) |
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Ouvrage : Marcel GAUCHET, La démocratie
contre elle-même, Coll. Tel, Gallimard, 2002.
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Marcel Gauchet
a rassemblé dans ce livre plus une dizaine de textes
rédigés au cours des vingt dernières années pour la
revue Le débat. De par leur lieu même de publication,
ces textes ont une dimension politique et
conjoncturelle. On ne trouvera pas ici la profondeur et
l’érudition des ouvrages habituels de l’historien
philosophe qu’est Marcel Gauchet — on pense notamment au
Désenchantement du monde. On y trouvera par contre un
voyage à travers les grandes questions sociales de notre
époque par l’un des intellectuels qui connaît le mieux
les tendances longues de la modernité. Le grand intérêt
de l’ouvrage réside justement dans cette combinaison
riche entre les enseignements de la philosophie
politique et l’analyse socio-historique de notre époque.
Ainsi, les
questions de l’individualisme, du religieux, de l’école
de la pacification démocratique sont autant de visages
contemporains qui indiquent une nouvelle phase dans la
radicalisation individualiste de la modernité. Une
question traverse ces textes. Existe-t-il une limite
au-delà de laquelle les principes de la modernité se
retournent contre eux-mêmes? En se réalisant, la
démocratie des individus perdrait la dynamique créatrice
qui a fait sa force historique. Si, dans le premier
texte du volume, écrit en 1980, Gauchet semble croire
qu’il n’est pas inévitable qu’il en soit ainsi – " Les
droits de l’homme ne sont pas une politique " —, dans le
dernier texte, écrit en l’an 2000, " Quand les droits de
l’homme deviennent une politique ", il semble plutôt
pencher pour une démocratie qui, en se réalisant, aurait
brisé le ressort qui l’animait. Il reste à espérer, pour
ceux qui aiment encore la démocratie, que ce constat
soit celui d’une génération et que la démocratie, comme
Gauchet nous a appris ailleurs à la penser, est porteuse
de contradictions qui l’empêchent à jamais de se
réaliser, c’est-à-dire de s’épuiser définitivement.
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M a
r t i n
M e u n
i e r |
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Département des sciences religieuses— Université de
Sudbury (Sudbury) |
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Auteurs : Albert Camus,
Max Weber et Jean-Jacques Simard.
Ouvrage : Danièle
HERVIEU-LÉGER, Le pèlerin et le converti. La
religion en mouvement,
Paris, Flammarion, 1999. |
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Si ce livre n’est peut-être pas le
meilleur livre de sociologie que j’ai lu depuis 5 ans,
il se place assurément parmi ma série " chaudement
recommandé ". Conçu notamment à partir d’articles
remaniés (publiés entre autres dans Archives des
sciences sociales des religions et dans Social Compass),
cet ouvrage propose ni plus ni moins d’élucider la
portée identitaire de la persistance du religieux dans
la société contemporaine. En quoi le plein déploiement
de la modernité a-t-il contribué à éroder les identités
religieuses héritées et en quoi, en retour, cette
restructuration identitaire s’est-elle soldée, de
manière inattendue, par l’essor de nouvelles formes de
religiosité, menaçant ainsi l’équilibre déjà précaire de
la laïcité française entre citoyenneté et religions?
Voilà, rudement résumées, les questions délicates qui
traversent cet ouvrage. Si les réponses données par
Hervieu-Léger peuvent parfois apparaître un peu abruptes
notamment certaines assises de sa typologie des modes
actuels d’identification religieuse ou sa définition du
caractère implicitement religieux de la modernité - les
questionnements de son étude apparaissent très
éclairants pour qui veut retrouver une réflexion
sociologique allant au-delà d’un certain moralisme
décriant les malaises de la sécularisation et au-delà de
la question du sens comme facteur explicatif de la
persistance du religieux contemporain. Outil heuristique
pertinent, l’explicitation des idéaux-types
pèlerin/converti, élaborés à partir de différentes
expériences françaises des dernières années, non
seulement rénove une sociologie des religions souvent
engoncée dans les catégories surannées de la sociologie
religieuse (pratiquant / non-pratiquant, etc.; voir les
travaux de Le Bras et consort), mais fournit
implicitement de judicieuses hypothèses pour une
meilleure compréhension des modalités contemporaines de
l’engagement politique. Notons en terminant qu’on
retrouve dans cet ouvrage l’une des plus originales
analyses du mouvement des Journées mondiales de la
Jeunesse (JMJ). |
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S i
m o n
L a n g
l o i s |
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Département de sociologie —
Université Laval (Québec) |
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Ouvrage : Raymond
BOUDON, Le sens des valeurs, Paris, PUF,
1999. |
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Le sens des
valeurs de Raymond Boudon m’apparaît être un livre d’une
grande importance parce qu’il ouvre des perspectives
réellement nouvelles pour l’analyse sociologique des
réalités sociales contemporaines et parce qu’il propose
une approche critique des sciences sociales
contemporaines et une manière d’apprécier leur
développement. À cela s’ajoute – et ce n’est pas
négligeable – son intérêt pour l’orientation des débats
publics sur le relativisme culturel et la pluralité qui
occupe tant de nos contemporains dans les colloques et
meetings.
Essentiellement, l’ouvrage propose une théorie de la
valorisation, une approche nouvelle (cependant en lien
avec la pensée de Weber et de Simmel) pour poser le
problème des valeurs. Comment expliquer les
comportements d’appréciation du genre : " ceci est bon,
ceci est juste, etc. " ou encore " il est légitime de …
"? Comment fonder une analyse des valeurs sans tomber
dans la relativité ou encore, en évitant les réponses
particulières ou les théories ad hoc qui ont été
apportées en sociologie (socialisation,
inculcation,analyse stratégique, intérêt individuel,
etc.)? Est-il possible d’obtenir une théorie générale
satisfaisante? La question posée par l’ouvrage est
particulièrement pertinente en ces temps marqués par le
relativisme culturel et moral, en ces temps aussi où
l’on s’interroge sur le sentiment de justice, sur le
Bien et le Mal (notions centrales dans les discours
guerriers de Bush, notons le au passage). Comment
définir ces valeurs? Comment les analyser
sociologiquement? Le livre de Boudon apporte là-dessus
des réponses neuves. Boudon propose un modèle
cognitiviste pour fonder une théorie des valeurs au sens
large. " Les valeurs n’existent que dans les jugements
de valeurs auxquels adhèrent les sujets sociaux "
avance-t-il. Les valeurs sont vécues comme fondées mais
le sujet ne perçoit pas toujours clairement les raisons
qui les fondent.
L’un des
chapitres les plus intéressants du livre porte sur
l’objectivité des valeurs esthétiques, domaine
privilégié, s’il en est un, du relativisme critiqué par
l’auteur, texte dans lequel le normalien cultivé qu’est
Boudon se joint au sociologue pour livrer une brillante
et décapante analyse (une analyse promise à un meilleur
avenir que celle de Bourdieu, il me semble, pour des
raisons d’ailleurs qui sont parfaitement bien expliquées
dans l’ouvrage). Les oeuvres d’art sont estimées et
jugées telles in fine pour des raisons fortes et
objectives, alors que l’air du temps les présente plutôt
comme fondées sur des jugements dépourvus d’objectivité
ou dépendants de critères subjectifs, sans oublier la
légitimité imposée et les effets de domination. Pour
Boudon, les acteurs des " mondes de l’art " peuvent
certes avoir de l’influence un temps, mais ils
n’expliquent pas le triomphe à long terme de ce qui est
admis par tous comme beau. Boudon rejette autant la
perspective platonicienne qui veut que la beauté soit
une propriété de l’oeuvre que l’idée que la valeur de
l’oeuvre relève de l’opinion ou de l’arbitraire, ou
qu’elle soit imposée par le dominant en position de
juger. L’art et le Beau, par plus que le Bien ou le
Vrai, ne sont affaires de goût individuel ni de
convention collective. Il en va de même pour le
sentiment de justice. Pour Boudon, seule la rationalité
axiologique permet d’abandonner le monde des essences et
les essais de définition par des ensembles d’attributs,
en mettant l’accent sur les raisons fortes qu’on a de
juger ce qui est vrai, bien ou beau. " À quoi il faut
aussitôt ajouter qu’une raison ne peut nous paraître
forte que si nous la percevons objectivement telle ".
En fait, la
portée de ce livre est grande parce qu’il propose une
façon originale de voir un grand nombre de phénomènes,
et ce depuis les valeurs et l’art, les normes sociales,
le sentiment de justice, le multiculturalisme et le
relativisme communautarien jusqu’aux théories
scientifiques. Le thème fédérateur de l’ouvrage consiste
à développer un modèle cognitiviste pour les analyser
dans une perspective sociologique.
Plus largement,
l’ouvrage scrute la tension entre particularisme et
universalisme dans le monde contemporain qui se
manifeste aussi bien dans la sphère politique que dans
celle de la culture ou de la science. Et il apporte une
réponse scientifiquement fondée qui empêche de tomber
dans le relativisme. L’une des qualités de l’ouvrage est
de combiner l’analyse théorique et épistémologique d’un
côté et l’examen de très nombreux exemples empiriques de
l’autre. Une excellente manière de renvoyer dos à dos
les théories vides et les enquêtes aveugles critiquées
en début d’ouvrage, ce qui en fait aussi un livre
important pour l’apprentissage du travail sociologique. |
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G i
l l e s
G a g n
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Département de sociologie —
Université Laval (Québec) |
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Auteurs : Karl Marx,
Louis T. Althusser Parsons (un brillant repoussoir
bicéphale,
allant du tout à la culture au tout au processus),
Michel Freitag
Ouvrage : Joseph E.
STIGLITZ, La grande désillusion, Paris,
Fayard, 2002. |
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L’ouvrage m’a
fait prendre conscience du fait que nous n’avions plus
beaucoup d’économistes à nous mettre sous la dent, que
ce soit des Veblen ou des Keynes, des Schumpeter ou des
Galbraith, des Faucher-Lamontagne ou des Gérard
Bélanger, et que notre culture générale en souffrait
peut-être. On a parfois l’impression que cette science
sociale est en train de disparaître, remplacée par la
modélisation mathématique des montagnes de statistiques
ou par la description formelle de processus imaginaires,
le tout servant d’ornement pour les décisions de
Greenspan. Le livre de Stiglitz fait partie des
exceptions. Les chapitres sur la crise asiatique et sur
la Russie se lisent comme la narration d’une dynamique
politique et sociale où les acteurs tentent de se faire
passer pour des " lois de l’économie ". Et,
contrairement à ceux qui dénoncent l’effort de
comprendre en en faisant un crime contre l’humanité,
Stiglitz ne se gène pas pour montrer les "roots causes"
des malheurs de la globalisation: on tue des gens en
détruisant leur vie matérielle au nom des principes
financiers et ça nous pète à la figure, dit-il,
s’étonnant même du fait que les " troubles " puissent
être si bien contenus.
Le livre vient
de là d’où on l’attendait le moins : l’auteur était
économiste chez Clinton (après avoir été, il y a vingt
ans, le seul conseiller étranger de la transition "
graduelle " des chinois), d’où il est parti pour devenir
économiste à la Banque mondiale pendant trois ans (avant
d’être mis à la porte pour hétérodoxie). Trois ans à
passer l’essentiel de son temps à lutter contre le FMI
et le département du Trésor américain, deux organisation
qui travaillent main dans la main, les présidents de
banque voyageant de l’un à l’autre avant de retourner
dans le privé d’où ils viennent. Stiglitz croit à la "
mondialisation ", dit-il, mais comme mise en place de
moyens collectifs pour permettre un développement
économique (au sens traditionnel) " graduel " (c’est son
maître mot) du tiers monde. Le livre décrit en toute
simplicité la destruction des économies nationales
réelles par la globalisation financière. Stiglitz est le
premier prix Nobel d’économie dont la prose m’a fait
froid dans le dos, mais dans le genre " banalité du mal
". Les banques ont trop prêté en Asie pendant vingt ans
parce qu’elles faisaient du 20 %. En " échange " de
cette générosité des prêteurs, le FMI a obtenu que les
pays libéralisent la circulation du capital, la dette
d’État et les règles de conversion de la monnaie, seule
la Chine étant en mesure de refuser. Voilà qu’arrive une
faillite ici où là, une rumeur, et tout le monde veut
reprendre son argent. Les monnaies nationales
s’effondrent. Le FMI, dit Stiglitz, commet alors deux
autres crimes: 1) il exige une hausse des impôts et la
fin du soutien aux produits de consommation (ajoutant
ainsi à la crise en jetant un autre tiers de la
population dans la misère); 2) et en " échange " (encore
une fois), il apporte des milliards pour échelonner la
dette, et d’autres milliards pour soutenir le taux de
change; de cette manière, les capitaux qui ont fait du
20 % depuis des lunes font un coup d’argent en
retournant au dollar sans trop de frictions et ils se
barrent, certains aussi dodus qu’à l’arrivée; de cette
manière, les États qui n’étaient pas trop endettés (ou,
horreur, qui avaient des budgets excédentaires),
ramassent la facture et tombent sous la férule
disciplinaire des sauveteurs. La spéculation financière,
dit Stiglitz, à condition de se déployer à grande
échelle, ne comporte plus aucun risque: Le FMI est
l’assureur des créanciers. Il rend possible
l’endettement des États qui couvre les pertes des
capitaux. Pour que le " développement " des marchés
financiers entraîne un jour prochain le "développement"
des économies, soutient sa doctrine, il faut sauver les
créanciers une fois qu’ils ont tout détruit et soutenir,
contre vents et marées, la " confiance " des marchés.
Bref, il faut utiliser l’argent du public pour
entretenir la confiance " des " marchés financiers, même
si le public n’a absolument aucune raison de faire
confiance " aux " marchés.
Un ouvrage,
donc, virulent de simplicité. Mais le plus curieux,
c’est qu’il vienne de quelqu’un de l’intérieur de ce
système! Cela le rend comme de facto in-interprétable!
Cela jette le livre dans une sorte de confusion. À
chaque chapitre, il dénonce l’hypocrisie des Américains
qui détruisent l’agriculture partout en exigeant (contre
des prêts) la fin des subsides à l’agriculture alors
qu’ils augmentent les leurs. À chaque chapitre il
soutient que l’économie des États-Unis ne résisterait
pas un an aux mesures que le Trésor et le FMI imposent à
l’étranger. À plusieurs reprises, il montre que le FMI
savait qu’il endettait des États avec de l’argent qui
allait directement aux corrompus du régime ou à des
spéculateurs internationaux. Alors, quelles recensions
ce livre a-t-il reçu aux États-Unis? La corporation des
ornements a-t-elle volé au secours de la doctrine? Non!
Quelques rides à la surface et c’est tout : " C’est un
point de vue. Une petite guerre personnelle contre le
FMI. Monsieur prétend qu’il sait tout. L’économie c’est
plus compliqué que ça. Des jalousies sans doute. Et
quelle inélégance! Critiquer des prix Nobel, comme lui,
et les nommer. Mais au moins, il est favorable à la
mondialisation, ne l’oubliez pas. Seulement, c’est un
demeuré keynésien qui voudrait le beurre et l’argent du
beurre ". Et que fait-on du prestigieux pedigree de
l’auteur? À peu près ceci : " Si le pedigree est
prestigieux, c’est que le système d’où vient l’auteur
est prestigieux. Le système a donc certainement raison
contre sa brebis galeuse. D’ailleurs, le système existe
et le monde marche : tout est dit ". Le professeur a
beau dire qu’il faut une mondialisation à visage humain
qui cesse de dépouiller les plus pauvres de la terre :
c’est gentil mais ça ne veut rien dire.
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Les sociologues et les
anthropologues intéressés à publier dans les pages du
Bulletin d'information thématique sont priés de nous faire parvenir
leur texte (sur papier et disquette ou via le
courrier électronique)
au secrétariat de l’ACSALF.
|
Le
Bulletin d’information de l’ACSALF
fait également une place à la publicité payée :
livres, colloques, revues, nouveaux programmes
universitaires, etc. peuvent être annoncés. Prière de
communiquer avec le secrétariat pour obtenir les
tarifs.
|
L'ACSALF vous invite
à lui
transmettre
vos commentaires et suggestions pour son
prochain
Bulletin
d’information.
Elle vous invite également à lui soumettre
toute idée concernant l’Association.
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