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sur le site de l'Association canadienne des sociologues et anthropologues de langue française (ACSALF), une association sans but lucratif regroupant des sociologues et des anthropologues d'expression française du Canada. L'association a pour objectif de favoriser les échanges au sein de ces deux disciplines et d'en faire la promotion. 

 
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Le Bulletin d'information est une publication thématique de l'Association canadienne des sociologues et anthropologues de langue française, publié deux ou trois fois l'an et distribué à ses membres.

 
 
Numéros disponible en ligne
 
numéros 2003
     

Volume 25, numéro 2 (juin 2003)

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Thème : Les grandes questions sociologiques d'ailleurs vues d'ici
 
Volume 25, numéro 1 (février 2003)  format [ PDF ]
 
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    Bulletin d'information (thématique)

Volume 25, numéro 2 - juin 2003

     Thème : Les grandes questions sociologiques d'ailleurs vues d'ici
 
Sommaire
 
 

Mot de la présidente

 

Une salutation de l’ACSALF en cette période estivale

Lucie Mercier, présidente

 

 

Ce numéro qui porte sur les principaux manuscrits ayant marqué la carrière intellectuelle de certains de nos collègues anthropologues et sociologues traduit le rôle de tribune qu’exerce l’ACSALF pour l’échange libre entre intellectuels des sciences humaines.

Les lecteurs noteront qu’un travail important a été effectué par Jean-Philippe Warren pour l’édition de ce bulletin. Compte tenu aussi de l’abondance des articles publiés dans ce numéro on peut également y déceler l’enthousiasme avec lequel les auteurs ont répondu à l’invitation de l’ACSALF et judicieusement organisée par notre collègue monsieur Warren. Il s’agit d’ailleurs d’une note d’encouragement pour l’ACSALF.

Chers membres, en consultant cette édition, vous constaterez aussi quel thème traité dans ce document vient agrémenter la lecture sociologique en cette période estivale en découvrant tout simplement l’influence que peuvent exercer les grands penseurs auprès de nos propres collègues. D’ailleurs, ce numéro notre association ne vous incitera pas, si fait subtilement ressortir le fait que la ce ne soit déjà fait, à faire ce même type biographie de ces derniers est de réflexion que nous offrent imprégnée, entre autres, par l’ "époque sociologique" à laquelle ils appartiennent et celle-ci englobe à la fois des contributions scientifiques aux horizons divers et l’héritage toujours heureux des classiques des sciences humaines.

Par ailleurs, pour une science aussi difficilement discernable telle que la sociologie le défi d’entretenir et l’enjeu de promouvoir une réflexion organisée, mais commune, de la société y est palpable. De la part de l’ACSALF, il est ainsi tout à fait approprié d’inviter nos contemporains de l’anthropologie et de la sociologie francophone à nous révéler ce qui les a inspirés pour faire l’anthropologie et la sociologie qu’ils font et de nous rappeler les théories dont ils disposent et, ce, afin de comprendre et d’expliquer les mécanismes sociaux et pour mieux adopter une position éclairée sur les nouvelles réalités sociales.

Chers collègues, qui sait si cet exercice de lecture auquel vous invite notre association ne vous incitera pas, si ce n'est déjà fait, à faire ce même type de réflexion que nous offrent généreusement les auteurs de ces articles publiés dans cette édition.

En souhaitant donc que le temps accordé à la consultation de ce numéro de bulletin soit en quelque sorte une pause heureuse d’ici à ce que le conseil d’administration de l’ACSALF, dès la fin de l’été, travaille à de nombreux projets (bonification des publications, organisation de colloques, nouvelles méthodes de recrutement des membres, amélioration du site web etc.) et mette en œuvre ses nouvelles orientations. Bref, cela donnera lieu à des dossiers demandant du temps et des efforts importants mais absolument nécessaires pour une meilleure reconnaissance de notre association.

Bonne lecture et bonnes vacances!

Lucie Mercier, Présidente

lumer@rocler.qc.ca

 
 
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Un mot de l'éditeur

Jean-Philippe Warren

Département de sociologie et d’anthropologie

Concordia University

 

 

L’univers des idées ne s’arrête pas aux frontières du monde des livres, mais il demeure que, comme professeurs et comme intellectuels, nous passons encore de longues journées à parcourir ce monde, page à page, avec encore une bonne dose de fascination et d’étonnement. Lire, nous n’en n’avons plus guère le temps, c’est vrai, à travers les mille-et-une obligations de la vie professionnelle et domestique, mais lire, c’est encore, malgré les bouleversements technologiques qui nous affectent, l’activité qui nous caractérise le plus, avec celle de parler et d’écrire.

S’il est possible de se tenir au courant des publications québécoises (et encore!), il est plus difficile, sinon carrément impossible, de se garder à jour en ce qui concerne les ouvrages publiés "outreprovince". Des centaines, des milliers de livres sortent chaque année des presses dont nous n’entendons parler que plusieurs années plus tard, si encore l’écho de ceux ci parvient jusqu’à nous.

C’est pourquoi nous avons pensé demander à quelques professeurs d’écrire un compte rendu d’une demi page du livre "non-québécois", publié depuis moins de cinq ans, dont ils recommanderaient la lecture à d’autres collègues (toutes les raisons étant bonnes). Ces professeurs avaient à indiquer brièvement les raisons qui les avaient poussés à choisir tel livre plutôt que tout autre. En d’autres termes, il s’agissait de répondre en à peu près 15 lignes à la question suivante : "Quel est le premier ouvrage, publié depuis au maximum cinq ans, que vous recommanderiez à un(e) de vos collègues en mal de lecture? "

Incidemment, nous leur avons aussi demandé de répondre, pour la postérité, au petit sondage suivant : " Quels sont les trois auteurs (toutes disciplines confondues) ayant le plus marqué votre carrière intellectuelle ? " Les collaborateurs n’avaient pas, pour cette question, à détailler leur réponse.

Il s’agissait, en bref, de préparer un petit numéro agréable à lire à la veille des " v a c a n c e s " d’été (" Mes vacances? écrivait cette chère Colette, c’est d’aller travailler ailleurs. "). À consulter ce numéro, le lecteur fera des découvertes à la fois surprenantes et naturelles. Certainement, il n’en reviendra pas déçu.

 
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A   n   d   r   é   e         F   o   r   t   i  n

Département de sociologie — Université Laval (Québec)

 

Auteurs: Michel de Certeau, Cornélius Castoriadis, Edgar Morin.

Ouvrage: Amartya SEN, Development as Freedom, New York, Random House, 1999.

 

 

Je crois avoir cassé bien des oreilles à propos de ce livre de Sen, tant celles de mes étudiants que de collègues et même de mes amis, et voilà qu’on me demande de faire de pareil auprès des membres de l’ACSALF. Je m’exécute avec plaisir. Amartya Sen a remporté le prix Nobel d’économie en 1998. Fin connaisseur d’Adam Smith, professeur à Cambridge, il a également enseigné à Harvard. Cursus typique? Non car il est originaire du Bengladesh et ses travaux portent sur l’égalité, la dignité, le développement et la démocratie. Il s’est notamment penché sur les famines; il s’est aussi beaucoup intéressé à la qualité de la vie, au ratio homme/femme et ce qu’il signifie en matière de développement et de démocratie. Ces questions (il s’en explique dans ce livre le plus " abordable " pour les non-économistes) lui sont venues de son enfance où il a lui-même souffert de la faim, et où il a très jeune été témoin de l’intolérance entre Hindous et Musulmans. Sen, dont les interlocuteurs sont Rawls, Nozick ou Hayek, nous décentre complètement des débats habituels en nous entraînant sur le continent asiatique (aux Indes et en Chine, notamment) ainsi qu’en Afrique. Il étudie les effets de la politique impériale britannique aux Indes et en Irlande et montre comment des famines en sont la conséquence logique. J’ai indiqué plus haut que Sen est un fin connaisseur de la tradition et de la littérature anglo-saxonne et plus largement européenne, mais il est également à l’aise dans la tradition indienne. Mais j’allais oublier le plus important : la façon dont il allie la rigueur de l’analyse économique avec un désir profond de changement social. Selon lui, il ne sert à rien de chercher à développer les pays pauvres si on ne s’interroge pas auparavant sur les fins de ce développement. Pour lui, et le titre de ce livre l’indique bien, il ne saurait être question de développer d’abord pour " accorder " ensuite la démocratie. En effet, la démocratie est un prérequis au développement. Et Sen de l’expliquer aux sceptiques de façon fort convaincante. Mais je ne vous en fais pas ici la démonstration pour vous laisser le plaisir de découvrir ce livre par vous-mêmes.

 
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D   e   n   y   s         D   e   l   a   g   e

Département de sociologie — Université Laval (Québec)

 

Auteurs  : Pitrim S. Sorokin, Fernand Braudel, Pierre Bourdieu.

Ouvrage : Ex-aequo : Emmanuel DESVEAUX, Quadratura americana.

                Essai d’anthropologie lévi-straussienne, Genève, Georg, 2001.

 

 

Toute l’histoire et l’anthropologie des autochtones des Amériques repose actuellement sur le postulat des aires culturelles. Emmanuel Desveaux renoue avec l’hypothèse de l’unicité de l’Amérique de Lévi-Strauss dont il reprend l’analyse transformationnelle non plus pour les mythes, mais pour les rituels, les techniques, les organisations sociales, les nomenclatures de parenté. Au delà des éclairages nouveaux et exceptionnellement stimulants sur la guerre, sur l’alcool, sur la société des Natchez, sur les voies de la filiation, etc., il s’en dégage une thèse sur la négation de l’altérité chez les Amérindiens, exception faite de celle des sexes et de la mort.

Jared DIAMOND, Guns, Germs, and Steel. The Fates of Human Societies, New York, W. W. Norton, 1999.

Voilà une extraordinaire histoire des treize derniers millénaires de l’humanité nullement centrée sur l’Eurasie et qui accorde une large place à la préhistoire, à la domestication, à l’émergence de l’agriculture, du commerce et des villes. Écrit par un professeur de physiologie nullement inscrit dans la tradition de la sociobiologie et fermement engagé dans une perspective antiraciste, ce livre recherche les causes de l’émergence des empires en écartant ou en allant au delà de la plupart des idées reçues. Les hypothèses sur la flore et la faune disponibles, sur l’axe des continents, sur l’association élevage-épidémies, sur l’invention de l’écriture, etc., sont fascinantes.

 
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M   o   n   a   -   J   o   s   é   e         G   a   g   n   o   n

Département de sociologie - Université de Montréal (Montréal)

 

 

Quand j’ai reçu un courriel sollicitant, pour le Bulletin de l’ACSALF, une participation sous forme de recension d’un livre récent et d’origine étrangère que j’aurais trouvé particulièrement stimulant, j’ai d’abord trouvé l’idée séduisante. Puis je me suis dit : " que voilà une initiative saugrenue! ". Nous, sociologues et anthropologues, appartenons en effet à une confrérie au sein de laquelle les livres sont méprisés. Voilà bien le vrai sujet. Du haut de mon âge, je me suis demandé si l’auteur de cette initiative ne souffrait pas d’un déficit de socialisation. Ne s’est-il pas trouvé dans son entourage quelque vieux loup pour lui explique que les livres ne valent rien dans un c.v., qu’il n’y en a que pour les revues arbitrées? pour professer qu’un livre, ce n’est pas fait pour être lu en entier, qu’il s’agit d’en extraire la substance afin d’en faire usage dans un article (arbitré)? Oublions le bonheur de lire des livres et d’en écrire. Publier une thèse de doctorat, oui à la rigueur puisque le travail est fait (je parle de ceux et celles qui ne se sont pas convertis à la thèse par articles, laquelle présente un meilleur ratio efforts/rendement). Publier un recueil d’articles peut aussi être une idée rentable, à condition de ne pas trop retravailler les textes. Mais consacrer des années de sa vie à écrire un livre de la première à la dernière page, pour deux misérables lignes dans un c.v., peut-être même seulement une ligne et demie si l’on est seul auteur, voire une seule ligne si en plus le titre est très court… quel mauvais calcul!

Somme toute, voilà une suggestion bien subversive de la part de l’ACSALF. Il est vrai que nous, Québécois et Canadiens francophones en contact avec deux univers intellectuels, sommes affligés d’un problème d’allégeance. Les États-Uniens (pas tous évidemment) nous fabriquent des livres à la mesure de nos vies trépidantes. Ils s’annoncent, se résument et poussent l’obligeance jusqu’à indiquer les chapitres que l’on peut sauter en fonction de notre profil et de nos intérêts. Mais les Français nous fascinent (pas tous évidemment). Ils se permettent d’avoir des idées sans référencer, publient un livre par année sur divers sujets. Ils semblent étrangers aux contraintes institutionnelles qui nous incitent à creuser ad nauseamun seul et même sillon. Nous les envions et ne leur en voulons même pas de ne jamais nous lire. Dur d’être une colonie partagée entre deux religions.

J’ai eu trop de bonheur de lecture (de livres) pour ne pas trouver tristounettes ces rangées d’étagères garnies de collections de revues aux tranches anonymes, à l’image de l’évanescence et du lectorat minuscule de la majeure partie des articles qu’on y trouve. Relisant récemment un Aron (1964) suranné mais actuel, je méditais sur les effets de mode récurrents en sciences sociales, effets de mode d’autant plus marqués que nous ne lisons plus les livres qui ont compté dans l’histoire des idées, trop occupés à examiner les abords immédiats du sillon auquel nous nous sentons condamnés. Rendons grâce à l’ACSALF de nous inviter à nous rappeler que livres, gratuité et bonheur peuvent se conjuguer. Du moins est-ce ainsi que je vois cet appel… auquel je n’aurai pas répondu.

 
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J   a   c   q   u   e   s          G   o   d   b   u   t

Chercheur retraité — INRS Urbanisme et société

 

Auteurs : Maurice Merleau-Ponty, Marcel Mauss, Robert Musil.

Ouvrage : Marcel HÉNAFF, Prix de la Vérité, Paris, Seuil, 2002.

 

 

L’ouvrage que j’ai lu avec le plus de passion ces dernières années est en même temps un de ceux avec lequel je suis le plus en désaccord. Il s’agit du Prix de la Vérité, de Marcel Hénaff. À partir de l’opposition entre Socrate et les sophistes concernant le fait se faire payer pour enseigner la vérité, l’auteur développe une réflexion approfondie sur le don, depuis les sociétés de chasseurs cueilleurs jusqu’à aujourd’hui.

Sur le plan historique, cet ouvrage expose de nombreuses thèses fortes et pas toujours évidentes, mais sans aucun doute utiles, stimulantes, et désormais incontournables. Nous sommes devant une première théorie générale de l’évolution historique saisie sous l’angle du don. C’est un événement qu’il faut saluer. L’auteur affronte et décortique les paradoxes du don avec lucidité, courage et intelligence. Et tout spécialement, en conduisant une réflexion " radicale sur la pratique du don cérémoniel ", on peut espérer que désormais plus personne n’osera parler du don comme d’un système d’échange marchand déguisé, comme on l’a tellement fait. Désormais plus personne ne pourra poursuivre le vain débat sur l’hypocrisie du don et son caractère intéressé en dernière instance, ou " structurellement intéressé ". Avec Hénaff ce débat est bel et bien mort et enterré. Mais en exacerbant les différences entre don cérémoniel et entre don moral, entre don archaïque et don moderne, on peut se demander si l’auteur ne met pas dans l’ombre les caractéristiques communes à tous les types de don. Et alors on parvient difficilement à penser le don moderne, et plus généralement le lien social moderne, composé de marché, de don, mais aussi d’autres types de rapports sociaux. L’opposition radicale entre les types de don comporte le danger de ne plus pouvoir apercevoir les similitudes. La question se pose : que reste-t-il de commun qui fait qu’on parle de don? Rien? " La question se pose à nouveau : qu’est-ce qui doit se donner et ne doit pas se vendre? " (p. 497) Qu’est-ce qui doit passer par le don, par l’État, par le marché, par l’échange non marchand? Le prix de la vérité montre la nécessité et l’urgence de se poser aujourd’hui ces questions et apporte une contribution essentielle à ces débats. Mais il semble lui manquer une conception générale du don. Cette conception, nul n’en a aujourd’hui une vision claire.

 
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P   a   u   l         G   r   e   l   l

École de travail social — Université de Moncton (Moncton)

 

Auteurs : Pierre Bourdieu, Cornelius Castoriadis, Peter Sloterdijk.

Ouvrage : Sébastien SCHEHR, La vie quotidienne des jeunes chômeurs, Paris, 1999, PUF

 

 

J’aurais pu (dû!) choisir un de ces ouvrages qui surplombent (dominent!) le champ des sciences sociales pour toujours mieux le découper en domaines d’entendement. Par exemple, la somme que constitue Épistémologie des sciences sociales publiée sous la direction de Jean-Michel Berthelot ou encore l’ouvrage de Frédéric Vandenberghe Une histoire critique de la sociologie allemande (Tome II : Horkheimer, Adorno, Marcuse, Habermas). J’ai préféré choisir un ouvrage qui met en oeuvre avec beaucoup d’adresse et de sensibilité ce que C. Wright Mills appelle " l’observation sociologique ". Il s’agit de La vie quotidienne des jeunes chômeurs de Sébastien Schehr. Ce livre présente une approche novatrice des problèmes du chômage et de la soi-disant exclusion. Il vient nous rappeler à bon escient que les sociologues ont une tâche urgente à accomplir; à la fois politique et intellectuelle, elle consiste à rendre compréhensible la réalité sociale et historique. L’auteur formule soigneusement ses hypothèses, il les appuie en donnant un compte rendu détaillé de toute une série de recherches conduites au cours des vingt cinq dernières années, favorisant une circulation à double sens entre les conceptions du chômage et les études de terrain, vérifiant ainsi la multiplicité des rapports au travail qu’entretiennent de fait les jeunes chômeurs (la diversité des " mondes sociaux " du chômage). À la lecture de ce livre, on se met à douter de ce qu’on pensait savoir sur les jeunes chômeurs, l’histoire récente et les institutions au milieu desquelles leurs biographies sont vécues. S’y dégage une interaction dynamique entre des déterminants liés à la biographie et aux contraintes extérieures, entre la créativité et la positivité de projets et d’activités des individus. "Une culture positive de l’aléatoire naît ainsi d’une précarité assumée et d’un refus des assignations " (cf. revue de Françoise Gollain, Revue du MAUSS, no 18, 2001, p. 381). Constat que fait également André Gorz dans la préface incontournable de ce livre.

 
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J   a   n            M   a   r   o   n   t   a   t   e

Département de sociologie — Université Acadia (Wolfville)

 

Auteurs  : Albert Camus, Ralph Mayer, le duo Pierre Bourdieu / Luc Boltanski.

Ouvrage : Tia DeNORA, Music in Everyday Life, Cambridge, Cambridge

                University Press, 2000.

 

 

Après des tergiversations prolongées, j’ai choisi de vous conseiller un livre de Tia DeNora, (musicologue, sociologue de la musique et professeure de sociologie à Exeter), Music in Everyday Life. L’oeuvre aborde des stratégies d’appropriation de la musique dans le quotidien en s’appuyant sur une étude très originale. DeNora a mené quatre recherches ethnographiques sur l’intégration de la musique à l’acte social dans des contextes publics variés (cours d’aérobie, soirées de karaoké, séances de thérapie, magasins de vêtements pour jeunes). Elle a également fait une série d’entrevues sur la place de la musique dans la vie quotidienne (par exemple, lorsqu’on fait le ménage ou l’amour). Ses analyses forment une contribution importante aux théories des relations entre les arts et la société. Elles font mieux comprendre comment l’utilisateur est un véritable médiateur dans une vision performative de la place de la culture esthétique et matérielle, et ce dans le vécu quotidien de divers publics. Elles nous permettent ainsi, non seulement de situer la littérature anglo-saxonne dans le courant des nouvelles formulations des théories d’agency, mais de la replacer dans le cadre "esthétique" de l’action culturelle (cf les contributions d’auteurs francophones tels Antoine Hennion et Luc Boltanski).

 
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J   o   a   n   e           M   a   r   t   e   l

Département de sociologie — University of Alberta (Edmonton)

 

Auteurs  : Nils Christie, Michel Foucault, Alvaro Pirès.

Ouvrage : Kelly HANNAH-MOFFAT, Punishment in Disguise. Penal Governance and

                Federal Imprisonment of Women in Canada, Toronto, University of

                Toronto Press, 2001.

 

 

Le premier ouvrage en sciences sociales non-québécois que je recommanderais à des collègues en mal de lecture est l’ouvrage impressionnant de Kelly Hannah-Moffat intitulé Punishment in Disguise. Penal Governance and Federal Imprisonment of Women in Canada. La prison représente certainement le symbole matériel, et obstinément métaphorique, du pouvoir que s’est arrogé l’État de punir ses citoyens. Depuis 1990, le système pénitentiaire fédéral s’est doté d’une nouvelle philosophie carcérale (dite unique et féministe) à l’égard des femmes dont une des particularités les plus frappantes est de voiler la fonction (toujours) essentiellement punitive de la prison sous diverses revendications réformatrices proclamant que cette dernière – surtout les nouvelles prisons pour femmes – peut, en définitive, servir à autre chose qu’à punir. Elle peut donc être un instrument de bienfaisance pour la prisonnière qui y cherchera à "guérir". L’ouvrage substantiel de Hannah-Moffat raconte une histoire différente, celle des logiques et des stratégies de gouvernance qui sont intrinsèques à la nouvelle philosophie carcérale. L’auteure démontre avec adresse et complexité analytique que la nouvelle philosophie, dans ses conséquences imprévues, perpétue les dynamiques traditionnelles de la prison. Punishment in Disguiseest un exercice théorique sérieux inspiré de la littérature foucaldienne sur la gouvernementalité qui analyse les conjonctures politiques et idéologiques qui ont mené à l’état actuel du régime d’incarcération pour les femmes au Canada. De façon plus importante, la contribution principale de Hannah-Moffat est certainement son analyse non pas du rôle joué par le gouvernement, mais surtout de celui des divers agents non-étatiques (incluant des groupes de femmes et des activistes Autochtones) dans la construction de techniques néolibérales de discipline carcérale qui mettent l’emphase sur la responsabilisation et la production de prisonnières qui s’ "auto-gouvernent" (i.e. la rhétorique contractuelle néo-libérale). En tant que généalogie de l’incarcération des femmes au Canada, Punishment in Disguiseest non seulement une étude provocante sur la gouvernementalité, il est aussi un modèle d’analyse théorique pour ceux et celles dont la réflexion conceptuelle s’inspire d’un tel cadre de référence.

 
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M   i   c   h   e   l   i   n   e           L   a   b   e   l   l   e

Département de sociologie — Université du Québec à Montréal (Montréal)

 

Auteurs  : Louis Althusser, Colette Guillaumin, Emmanuel Wallerstein.

Ouvrage : Etienne BALIBAR, Droit de cité. Culture et politique en démocratie,

               Paris, Quadrige/PUF, 2002.

 

 

J’ai hésité entre la Découverte du mondede Edwy Plenel (2002), La démocratie inachevée de Marcel Gauchet (2002), Gerard Delanty(Citizenship in a Global Age) et Droit de cité. Ce petit livre d’Etienne Balibar n’est peut-être pas le meilleur parmi mes lectures, mais l’un de ceux qui fait écho aux travaux précis que je mène en ce moment. Balibar prie le lecteur " d’accorder droit de cité aux questions vives de la citoyenneté ", de réfléchir sur l’institution de la frontière (territoriale et symbolique) dont il plaide la nécessaire démocratisation. La politique des droits de l’homme, les " sans papiers ", le devoir de mémoire suite à la colonisation, le racisme institutionnel, les thèmes de la sûreté et de la sécurité, le devenir des identités et de la culture dans la mondialisation sont des questions théoriquement liées. Mais leur articulation tient davantage à la conjoncture actuelle.

Le livre est constitué de plusieurs essais publiés, sauf un. Ces textes appellent à une alternative au fascisme et à une remise en cause de la citoyenneté comme statut individuel et comme émancipation collective "au-delà de la figure historique de l’État national social ". Le dernier article en particulier porte sur la conjonction et les apories des idées de démocratie et de souveraineté dans les systèmes politiques modernes. Il démontre le caractère inachevé de toute communauté politique et propose des chantiers de démocratie.

La mondialisation est en train de dissoudre et de démultiplier la polarité "centre" et "périphérie" qui a structuré pendant quatre siècles l’espace mondial. Des phénomènes jadis observés dans la périphérie se manifestent dans le centre même: chômage de masse, précarité de l’emploi, force armée dans l’espace civil. L’auteur appelle à surmonter l’opposition réductrice des droits individuels et des droits collectifs. Les droits de l’homme sont transindividuels, ils surmontent l’opposition individu/communauté, car ils sont portés par des individus dans un mouvement collectif. Comme il y a dans nos espaces publics une diversité, de même que des discriminations inéluctables, il faut une recréation permanente de la communauté des citoyens, à partir de ses différences et conflits. S’approprier le conflit versus la cohésion, exercer notre imagination dans le champ de la création institutionnelle.

Ce livre a une haute pertinence pour qui s’intéresse à la refondation du Québec comme communauté politique, à sa diversité (multinationale et plurielle), aux discriminations systémiques et aux " exclusions ", à une politique de la mémoire et à la nécessité de nouveaux narratifs et de nouvelles représentations sur le "Nous". Il a le mérite d’insister sur la conflictualité, de nous sortir du carcan de la cohésion et d’en appeler à l’imagination sociologique contestataire.

 
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C   h   r   i  s   t   o   p   h   e   r         M   a   c   a   l   l

Département de sociologie — Université de Montréal (Montréal)

 

Auteurs : Emmanuel Kant, Karl Marx, Max Weber.

              Ou encore Simone de Beauvoir, Franz Fanon, Jurgen Habermas.

              Ou, dans un autre régistre, Geoffrey Chaucer, John Donne, George Eliot.

Ouvrage : Jeffrey GOLDFARB, Civility and Subversion: The Intellectual in

                Democratic Society, Cambridge, Cambridge University Press, 1998.

 

 

Il y a des paragraphes à la fin des Fondements de la métaphysique des moeurs, qui me hantent depuis que je les ai lus il y a quelques années. L’autonomie de la volonté, selon notre ami Emmanuel K., est une conséquence nécessaire une fois supposée la liberté de cette volonté. Cela pourrait vous sembler circulaire, mais au contraire, il s’agit d’une spirale qui monte, un courant d’air qui passe par une lucarne, une échappatoire vers un ailleurs. Dit autrement: nous ne pouvons savoir si nous sommes vraiment libres, mais nous pouvons le supposer et en le supposant, nous pouvons le devenir, peut-être... En tout cas, c’est comme ça que je le comprends. Goldfarb ne fait pas allusion directement à ce texte dans son beau livre sur le rôle des intellectuels, mais tout son argument est traversé par cette même idée: et si on agissait comme si on était libre? Au coeur de cette liberté revendiquée et saisie, en dépit d’un capitalisme qui ne cesse de la nier, il y a selon Goldfarb, un acteur clé qui ne doit pas porter la parole des autres, ni indiquer la voie à suivre ni les choix à faire, mais qui peut contribuer à l’émergence d’un espace public où d’autres peuvent parler ensemble et délibérer concernant les problèmes urgents qui nous assaillent de toute part. Il s’agit des intellectuels - si seulement ils pouvaient sortir de leurs cachots universitaires.

 
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G   r   e   g          M   a   r   c          N   i   e   l   s   e   n

Département de sociologie — Université Concordia (Montréal)

 

Auteurs  : Louis Althusser, Colette Guillaumin, Emmanuel Wallerstein.

Ouvrage : John RAWLS, The Law of Peoples, Boston, Harvard University Press, 1999.

 

 

Mon premier malaise quand vient le temps, comme on me le demande ici, de suggérer le plus important livre de sciences sociales lu depuis cinq ans, c’est que je lis de moins en moins des livres de sciences sociales pour mon pur plaisir. Mon second malaise, c’est que l’ouvrage dont je voudrais aujourd’hui faire la réclame est du philosophe américain récemment décédé John Rawls, The Law of Peoples. Cela me gêne de l’avouer, car on pourrait se demander : suis-je un libéral? Ouach! C’est une perspective qui ne m’est guère réjouissante. Mais après avoir réfléchi pendant un moment, j’en suis venu à la conclusion que les valeurs " decent " " well-ordered " et " reasonable " (cf Rawls) du socialisme avec lesquelles j’ai grandi sont finalement compatibles avec la " consultation hierarchy " à la base de la démocratie libérale. Je partage avec Rawls non seulement une peur saine de l’anarchie et des " outlaw states ", mais aussi une profonde compassion pour les " sociétés surchargées par des conditions peu favorables " (sic), ainsi qu’un fort sentiment de justice sociale tourné vers la réduction progressive du fossé entre les riches et les pauvres. J’apprécie par ailleurs les travaux de Rawls quand celui-ci nous encourage de respecter et d’aider les sociétés illibérales (et donc " not well-ordered ") car elles ne laissent pas la majorité de leurs membres jouer un rôle significatif dans la sphère politique mais réussissent malgré tout à honorer les droitshumains élémentaires. Je suis enfin reconnaissant qu’un artisan de la trempe de Rawls ai voulu s’attaquer à bâtir une théorie de la normativité puisque celle-ci, en dépit de lacunes importantes, indique une direction de recherche que nous sommes appelés à suivre -serait-ce par des chemins forts différents.

 
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G   u   y               R   o   c   h   e   r

Centre de recherche en droit public — Université de Montréal (Montréal)

 

Auteurs   : Max Weber, Sigmund Freud, Friedrich Nietzsche.

Ouvrage : Raymond BOUDON, Études sur les sociologues classiques, Paris,

               Presses universitaires de France, Collection Quadrige, tome I, 1998,

               tome II, 2000.

 

 

De tout ce que j’ai récemment lu, cher(e) ami(e), un ouvrage ressort que j’ai particulièrement apprécié : de Raymond Boudon, Études sur les sociologues classiques. Avec l’esprit rigoureux qu’on lui connaît, Raymond Boudon nous fait relire les "sociologues classiques" pour nous aider à mieux comprendre comment, en tant que scientifiques, ils ont cherché chacun à " proposer des explications convaincantes de phénomènes énigmatiques ". Cette lecture nous ramène à la raison d’être de tout notre labeur de chercheur : tenter d’éclaircir l’une ou l’autre des très nombreuses énigmes que nous pose la vie sociale. Cette finalité de toute recherche, Raymond Boudon nous la rappelle à travers l’oeuvre de Weber, Durkheim, Simmel, de Tocqueville, mais aussi à travers les oeuvres de " sociologues classiques " qu’on lit moins — ou qu’on ne lit plus— aujourd’hui : Vilfredo Pareto, Max Scheler, Gabriel Tarde, Paul-F. Lazarsfeld. Écrits dans une langue claire, limpide, toujours précise, ces deux petits livres (car ils sont physiquement petits et s’emportent facilement en avion, voire sur une plage!) nous réservent plusieurs heures d’une lecture pleine de surprises et dont on sort intellectuellement fortifiés.

 
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S   c   o   t   t           S   i   m   o   n

Département de sociologie — Université d’Ottawa (Ottawa)

 

Auteurs  : Karl Marx, Eric Wolf, Hill Gates.

Ouvrage : Eric WOLF, Envisioning Power: Ideologies of Dominance and Crisis. Berkeley,

                University of California Press, 1999.

 

 

Tant dans l’économie politique que le post-modernisme, des anthropologues ont souvent attiré l’attention au rapport complexe entre la culture et le pouvoir. Le livre Envisioning Power d’Eric Wolf, son dernier livre avant sa mort en 1999, sort de l’ordinaire. Toujours sceptique des concepts eurocentriques et du relativisme culturel idéalisé, il commence son livre par une généalogie du concept de culture dans des sciences humaines. Il critique avec force certains courants de l’anthropologie américaine, particulièrement ceux qui conçoivent les cultures comme des entités limitées avec leurs propres structures. Tout à l’opposé, il montre que la culture (comme la classe dans les analyses d’E.P. Thompson) se fait (et se détruit) selon des changements de relations de pouvoir dans la société. Dans beaucoup trop d’études, le pouvoir reste mal défini et semble toujours détaché des groupes et des individus. Wolf aborde ce problème en définissant clairement quatre modalités du pouvoir employées par des agents différents dans des contextes différents. Ceux-ci sont : 1) le pouvoir individuel (entrer dans des enjeux de pouvoir); 2) le pouvoir transactionnel (influencer d’autres individus dans l’interaction sociale); 3) le pouvoir organisationnel (diriger les gens dans des contextes spécifiques); et 4) le pouvoir structurel (allouer le travail social entre des contextes différentes). Combinée avec la Théorie de la Pratique de Bourdieu, cette typologie promet de dévoiler la dynamique du pouvoir et des idéologies culturelles dans une variété de contextes ethnographiques. Concentré principalement sur le pouvoir structurel, l’ouvrage de Wolf livre des analyses stimulantes sur le Kwakiutl, les Aztèques et l’Allemagne nazie. Cet ouvrage est donc fortement recommandé.

 
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J   e   a   n   -   J   a   c   q   u   e   s          S   i   m   a   r   d

Département de sociologie — Université Laval (Québec)

 

Auteurs : Karl Marx, Émile Durkheim et Max Weber (si on remonte à ma

              découverte de la sociologie). Daniel Bell, George Herbert

              Mead, Fernand Dumont (si on débute du jour où j’ai été payé pour

              donner suite).

Ouvrage : Jared DIAMOND, Guns ,Germs, and Steel. The Fate of Human Societies,

                New York, W.W. Norton, 1998.

 

 

Époustouflant d’érudition (biologie évolutive, épidémiologie, agronomie, économique, ethnologie, sociologie, et j’en oublie), cet ouvrage orgueilleux entreprend de réduire le développement des sociétés humaines depuis 50 000 ans à une perspective écologique englobant tout le reste. Qui oserait, de nos jours, dresser la somme du savoir universel à quelque propos que ce soit? En ce sens, Diamond est un homme du 19e siècle, quoique purgé de la moindre " philosophie de l’Histoire ", téléologique, " progressiste " ou " évolutionniste ". Professeur à l’école de médecine de UCLA et épidémiologiste de terrain, l’auteur prétend — car il affectionne un style facile, trop souvent racoleur — n’avoir rien voulu de plus que répondre scientifiquement à la question naïve, mais fondamentale, d’un aborigène néo-zélandais de la tribu des Fore (où il étudiait l’exceptionnelle fréquence d’une espèce d’ encéphalopathie spongiforme soupçonnée de transmission par cannibalisme) : " Pourquoi les Blancs ont-ils tant de "cargo"(richesses)? " Diamond ne propose pas que le milieu écologique détermine l’état du développement ou les formes socioculturelles à tel endroit, à telle époque, mais qu’il en limite les possibles et le rythme. À mon âge, on ne se convertit plus au dernier "paradigme" à la mode, fut-il écologiste; on conserve ses doutes, hélas! Mais on se réjouit encore de découvrir comment ce seraient les individus les plus " incompétents " de certaines espèces animales qui se soient pratiquement domestiqués eux-mêmes; ou certaines raisons susceptibles d’expliquer à la fois l’émergence plus tardive de l’État en Amérique qu’en Eurasie, et que les Amérindiens aient été si désastreusement vulnérables aux maladies infectieuses apportées de l’Ancien Monde sans rendre la pareille (même la syphilis, ce n’est pas sûr...). Ayant moi-même un pied dans le 19e, j’aime assez qu’une approche oppose " objectivement " le poids de la Nature aux théories " post-modernistes " voulant que les réalités, y compris sociologiques, ne soient que des " constructions " mentales, subjectives et conventionnelles, assujetties aux pouvoirs établis et à l’esprit du temps (encore qu’un sociologue doive en être averti).

 
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B   a   r   b   a   r   a          T   h   é   r   i   a   u   l   t

Département de sociologie — Université de Montréal (Montréal)

 

Auteurs  : Max Weber, Norbert Elias, Peter L. Berger

Ouvrage : Norbert ELIAS, The Germans: Power Struggles And the Development

                of Habitus in the Nineteenth and Twentieth Centuries, Cambridge, 1996.

 

 

En 1989, juste avant l’implosion de la République démocratique et l’unification allemande, Norbert Elias, encouragé par Michael Schröter, publie " Studien über die Deutschen : Machtkämpfe und Habitusentwicklung im 19. und 20. Jahrhundert ". La traduction anglaise paraît en 1996 sous le titre The Germans : Power Struggles And the Development of Habitus in the Nineteenth and Twentieth Centuries. Lui-même témoin des grands bouleversements qui caractériseront l’Allemagne de la dernière partie du XIXe et du XXe siècles, Elias (1897-1990) s’était donné pour objectif la rédaction d’une biographie de l’Allemagne moderne. Son origine juive lui confère de plus un statut d’ "etablierter aussenseiter" qui se traduit par une position d’engagement/distanciation. Cette position lui permet de traiter, par exemple, des racines de la Shoah, le grand tabou du milieu académique allemand. Il associe les défaites des Allemands, tant aux plans national qu’international, au développement d’un habitus national meurtri et meurtrier. Elias illustre son propos d’une manière savoureuse en citant, par exemple, le statut et le rôle des duels dans les confréries étudiantes. Ses anecdotes sont si délectables qu’elles nous font oublier le caractère parfois répétitif du livre (dû en grande partie au fait qu’il est constitué d’une collection de plusieurstextes épars). " Studien über die Deutschen " permet de mieux comprendre l’assurance, mais aussi la gêne, qu’affichent les Allemands depuis l’unification du pays.

 
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J   o   s   e   p   h   -   Y   v   o   n        T   h   é   r   i   a   u   l   t

Département de sociologie — Université d’Ottawa (Ottawa)

 

Ouvrage : Marcel GAUCHET, La démocratie contre elle-même, Coll. Tel, Gallimard, 2002.

 

 

Marcel Gauchet a rassemblé dans ce livre plus une dizaine de textes rédigés au cours des vingt dernières années pour la revue Le débat. De par leur lieu même de publication, ces textes ont une dimension politique et conjoncturelle. On ne trouvera pas ici la profondeur et l’érudition des ouvrages habituels de l’historien philosophe qu’est Marcel Gauchet — on pense notamment au Désenchantement du monde. On y trouvera par contre un voyage à travers les grandes questions sociales de notre époque par l’un des intellectuels qui connaît le mieux les tendances longues de la modernité. Le grand intérêt de l’ouvrage réside justement dans cette combinaison riche entre les enseignements de la philosophie politique et l’analyse socio-historique de notre époque.

Ainsi, les questions de l’individualisme, du religieux, de l’école de la pacification démocratique sont autant de visages contemporains qui indiquent une nouvelle phase dans la radicalisation individualiste de la modernité. Une question traverse ces textes. Existe-t-il une limite au-delà de laquelle les principes de la modernité se retournent contre eux-mêmes? En se réalisant, la démocratie des individus perdrait la dynamique créatrice qui a fait sa force historique. Si, dans le premier texte du volume, écrit en 1980, Gauchet semble croire qu’il n’est pas inévitable qu’il en soit ainsi – " Les droits de l’homme ne sont pas une politique " —, dans le dernier texte, écrit en l’an 2000, " Quand les droits de l’homme deviennent une politique ", il semble plutôt pencher pour une démocratie qui, en se réalisant, aurait brisé le ressort qui l’animait. Il reste à espérer, pour ceux qui aiment encore la démocratie, que ce constat soit celui d’une génération et que la démocratie, comme Gauchet nous a appris ailleurs à la penser, est porteuse de contradictions qui l’empêchent à jamais de se réaliser, c’est-à-dire de s’épuiser définitivement.

 
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M   a   r   t   i   n           M   e   u   n   i   e   r

Département des sciences religieuses— Université de Sudbury (Sudbury)

 

Auteurs : Albert Camus, Max Weber et Jean-Jacques Simard.

Ouvrage : Danièle HERVIEU-LÉGER, Le pèlerin et le converti. La religion en mouvement,

                Paris, Flammarion, 1999.

 
 

Si ce livre n’est peut-être pas le meilleur livre de sociologie que j’ai lu depuis 5 ans, il se place assurément parmi ma série " chaudement recommandé ". Conçu notamment à partir d’articles remaniés (publiés entre autres dans Archives des sciences sociales des religions et dans Social Compass), cet ouvrage propose ni plus ni moins d’élucider la portée identitaire de la persistance du religieux dans la société contemporaine. En quoi le plein déploiement de la modernité a-t-il contribué à éroder les identités religieuses héritées et en quoi, en retour, cette restructuration identitaire s’est-elle soldée, de manière inattendue, par l’essor de nouvelles formes de religiosité, menaçant ainsi l’équilibre déjà précaire de la laïcité française entre citoyenneté et religions? Voilà, rudement résumées, les questions délicates qui traversent cet ouvrage. Si les réponses données par Hervieu-Léger peuvent parfois apparaître un peu abruptes notamment certaines assises de sa typologie des modes actuels d’identification religieuse ou sa définition du caractère implicitement religieux de la modernité - les questionnements de son étude apparaissent très éclairants pour qui veut retrouver une réflexion sociologique allant au-delà d’un certain moralisme décriant les malaises de la sécularisation et au-delà de la question du sens comme facteur explicatif de la persistance du religieux contemporain. Outil heuristique pertinent, l’explicitation des idéaux-types pèlerin/converti, élaborés à partir de différentes expériences françaises des dernières années, non seulement rénove une sociologie des religions souvent engoncée dans les catégories surannées de la sociologie religieuse (pratiquant / non-pratiquant, etc.; voir les travaux de Le Bras et consort), mais fournit implicitement de judicieuses hypothèses pour une meilleure compréhension des modalités contemporaines de l’engagement politique. Notons en terminant qu’on retrouve dans cet ouvrage l’une des plus originales analyses du mouvement des Journées mondiales de la Jeunesse (JMJ).

 
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S   i   m   o   n           L   a   n   g   l   o   i   s

Département de sociologie — Université Laval (Québec)

 

Ouvrage : Raymond BOUDON, Le sens des valeurs, Paris, PUF, 1999.

 

 

Le sens des valeurs de Raymond Boudon m’apparaît être un livre d’une grande importance parce qu’il ouvre des perspectives réellement nouvelles pour l’analyse sociologique des réalités sociales contemporaines et parce qu’il propose une approche critique des sciences sociales contemporaines et une manière d’apprécier leur développement. À cela s’ajoute – et ce n’est pas négligeable – son intérêt pour l’orientation des débats publics sur le relativisme culturel et la pluralité qui occupe tant de nos contemporains dans les colloques et meetings.

Essentiellement, l’ouvrage propose une théorie de la valorisation, une approche nouvelle (cependant en lien avec la pensée de Weber et de Simmel) pour poser le problème des valeurs. Comment expliquer les comportements d’appréciation du genre : " ceci est bon, ceci est juste, etc. " ou encore " il est légitime de … "? Comment fonder une analyse des valeurs sans tomber dans la relativité ou encore, en évitant les réponses particulières ou les théories ad hoc qui ont été apportées en sociologie (socialisation, inculcation,analyse stratégique, intérêt individuel, etc.)? Est-il possible d’obtenir une théorie générale satisfaisante? La question posée par l’ouvrage est particulièrement pertinente en ces temps marqués par le relativisme culturel et moral, en ces temps aussi où l’on s’interroge sur le sentiment de justice, sur le Bien et le Mal (notions centrales dans les discours guerriers de Bush, notons le au passage). Comment définir ces valeurs? Comment les analyser sociologiquement? Le livre de Boudon apporte là-dessus des réponses neuves. Boudon propose un modèle cognitiviste pour fonder une théorie des valeurs au sens large. " Les valeurs n’existent que dans les jugements de valeurs auxquels adhèrent les sujets sociaux " avance-t-il. Les valeurs sont vécues comme fondées mais le sujet ne perçoit pas toujours clairement les raisons qui les fondent.

L’un des chapitres les plus intéressants du livre porte sur l’objectivité des valeurs esthétiques, domaine privilégié, s’il en est un, du relativisme critiqué par l’auteur, texte dans lequel le normalien cultivé qu’est Boudon se joint au sociologue pour livrer une brillante et décapante analyse (une analyse promise à un meilleur avenir que celle de Bourdieu, il me semble, pour des raisons d’ailleurs qui sont parfaitement bien expliquées dans l’ouvrage). Les oeuvres d’art sont estimées et jugées telles in fine pour des raisons fortes et objectives, alors que l’air du temps les présente plutôt comme fondées sur des jugements dépourvus d’objectivité ou dépendants de critères subjectifs, sans oublier la légitimité imposée et les effets de domination. Pour Boudon, les acteurs des " mondes de l’art " peuvent certes avoir de l’influence un temps, mais ils n’expliquent pas le triomphe à long terme de ce qui est admis par tous comme beau. Boudon rejette autant la perspective platonicienne qui veut que la beauté soit une propriété de l’oeuvre que l’idée que la valeur de l’oeuvre relève de l’opinion ou de l’arbitraire, ou qu’elle soit imposée par le dominant en position de juger. L’art et le Beau, par plus que le Bien ou le Vrai, ne sont affaires de goût individuel ni de convention collective. Il en va de même pour le sentiment de justice. Pour Boudon, seule la rationalité axiologique permet d’abandonner le monde des essences et les essais de définition par des ensembles d’attributs, en mettant l’accent sur les raisons fortes qu’on a de juger ce qui est vrai, bien ou beau. " À quoi il faut aussitôt ajouter qu’une raison ne peut nous paraître forte que si nous la percevons objectivement telle ".

En fait, la portée de ce livre est grande parce qu’il propose une façon originale de voir un grand nombre de phénomènes, et ce depuis les valeurs et l’art, les normes sociales, le sentiment de justice, le multiculturalisme et le relativisme communautarien jusqu’aux théories scientifiques. Le thème fédérateur de l’ouvrage consiste à développer un modèle cognitiviste pour les analyser dans une perspective sociologique.

Plus largement, l’ouvrage scrute la tension entre particularisme et universalisme dans le monde contemporain qui se manifeste aussi bien dans la sphère politique que dans celle de la culture ou de la science. Et il apporte une réponse scientifiquement fondée qui empêche de tomber dans le relativisme. L’une des qualités de l’ouvrage est de combiner l’analyse théorique et épistémologique d’un côté et l’examen de très nombreux exemples empiriques de l’autre. Une excellente manière de renvoyer dos à dos les théories vides et les enquêtes aveugles critiquées en début d’ouvrage, ce qui en fait aussi un livre important pour l’apprentissage du travail sociologique.

 
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G   i   l   l   e   s           G   a   g   n   é

Département de sociologie — Université Laval (Québec)

 

Auteurs : Karl Marx, Louis T. Althusser Parsons (un brillant repoussoir bicéphale,

                allant du tout à la culture au tout au processus), Michel Freitag

Ouvrage : Joseph E. STIGLITZ, La grande désillusion, Paris, Fayard, 2002.

 

 

L’ouvrage m’a fait prendre conscience du fait que nous n’avions plus beaucoup d’économistes à nous mettre sous la dent, que ce soit des Veblen ou des Keynes, des Schumpeter ou des Galbraith, des Faucher-Lamontagne ou des Gérard Bélanger, et que notre culture générale en souffrait peut-être. On a parfois l’impression que cette science sociale est en train de disparaître, remplacée par la modélisation mathématique des montagnes de statistiques ou par la description formelle de processus imaginaires, le tout servant d’ornement pour les décisions de Greenspan. Le livre de Stiglitz fait partie des exceptions. Les chapitres sur la crise asiatique et sur la Russie se lisent comme la narration d’une dynamique politique et sociale où les acteurs tentent de se faire passer pour des " lois de l’économie ". Et, contrairement à ceux qui dénoncent l’effort de comprendre en en faisant un crime contre l’humanité, Stiglitz ne se gène pas pour montrer les "roots causes" des malheurs de la globalisation: on tue des gens en détruisant leur vie matérielle au nom des principes financiers et ça nous pète à la figure, dit-il, s’étonnant même du fait que les " troubles " puissent être si bien contenus.

Le livre vient de là d’où on l’attendait le moins : l’auteur était économiste chez Clinton (après avoir été, il y a vingt ans, le seul conseiller étranger de la transition " graduelle " des chinois), d’où il est parti pour devenir économiste à la Banque mondiale pendant trois ans (avant d’être mis à la porte pour hétérodoxie). Trois ans à passer l’essentiel de son temps à lutter contre le FMI et le département du Trésor américain, deux organisation qui travaillent main dans la main, les présidents de banque voyageant de l’un à l’autre avant de retourner dans le privé d’où ils viennent. Stiglitz croit à la " mondialisation ", dit-il, mais comme mise en place de moyens collectifs pour permettre un développement économique (au sens traditionnel) " graduel " (c’est son maître mot) du tiers monde. Le livre décrit en toute simplicité la destruction des économies nationales réelles par la globalisation financière. Stiglitz est le premier prix Nobel d’économie dont la prose m’a fait froid dans le dos, mais dans le genre " banalité du mal ". Les banques ont trop prêté en Asie pendant vingt ans parce qu’elles faisaient du 20 %. En " échange " de cette générosité des prêteurs, le FMI a obtenu que les pays libéralisent la circulation du capital, la dette d’État et les règles de conversion de la monnaie, seule la Chine étant en mesure de refuser. Voilà qu’arrive une faillite ici où là, une rumeur, et tout le monde veut reprendre son argent. Les monnaies nationales s’effondrent. Le FMI, dit Stiglitz, commet alors deux autres crimes: 1) il exige une hausse des impôts et la fin du soutien aux produits de consommation (ajoutant ainsi à la crise en jetant un autre tiers de la population dans la misère); 2) et en " échange " (encore une fois), il apporte des milliards pour échelonner la dette, et d’autres milliards pour soutenir le taux de change; de cette manière, les capitaux qui ont fait du 20 % depuis des lunes font un coup d’argent en retournant au dollar sans trop de frictions et ils se barrent, certains aussi dodus qu’à l’arrivée; de cette manière, les États qui n’étaient pas trop endettés (ou, horreur, qui avaient des budgets excédentaires), ramassent la facture et tombent sous la férule disciplinaire des sauveteurs. La spéculation financière, dit Stiglitz, à condition de se déployer à grande échelle, ne comporte plus aucun risque: Le FMI est l’assureur des créanciers. Il rend possible l’endettement des États qui couvre les pertes des capitaux. Pour que le " développement " des marchés financiers entraîne un jour prochain le "développement" des économies, soutient sa doctrine, il faut sauver les créanciers une fois qu’ils ont tout détruit et soutenir, contre vents et marées, la " confiance " des marchés. Bref, il faut utiliser l’argent du public pour entretenir la confiance " des " marchés financiers, même si le public n’a absolument aucune raison de faire confiance " aux " marchés.

Un ouvrage, donc, virulent de simplicité. Mais le plus curieux, c’est qu’il vienne de quelqu’un de l’intérieur de ce système! Cela le rend comme de facto in-interprétable! Cela jette le livre dans une sorte de confusion. À chaque chapitre, il dénonce l’hypocrisie des Américains qui détruisent l’agriculture partout en exigeant (contre des prêts) la fin des subsides à l’agriculture alors qu’ils augmentent les leurs. À chaque chapitre il soutient que l’économie des États-Unis ne résisterait pas un an aux mesures que le Trésor et le FMI imposent à l’étranger. À plusieurs reprises, il montre que le FMI savait qu’il endettait des États avec de l’argent qui allait directement aux corrompus du régime ou à des spéculateurs internationaux. Alors, quelles recensions ce livre a-t-il reçu aux États-Unis? La corporation des ornements a-t-elle volé au secours de la doctrine? Non! Quelques rides à la surface et c’est tout : " C’est un point de vue. Une petite guerre personnelle contre le FMI. Monsieur prétend qu’il sait tout. L’économie c’est plus compliqué que ça. Des jalousies sans doute. Et quelle inélégance! Critiquer des prix Nobel, comme lui, et les nommer. Mais au moins, il est favorable à la mondialisation, ne l’oubliez pas. Seulement, c’est un demeuré keynésien qui voudrait le beurre et l’argent du beurre ". Et que fait-on du prestigieux pedigree de l’auteur? À peu près ceci : " Si le pedigree est prestigieux, c’est que le système d’où vient l’auteur est prestigieux. Le système a donc certainement raison contre sa brebis galeuse. D’ailleurs, le système existe et le monde marche : tout est dit ". Le professeur a beau dire qu’il faut une mondialisation à visage humain qui cesse de dépouiller les plus pauvres de la terre : c’est gentil mais ça ne veut rien dire.

 
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