Ateliers 22 et 28: « Cartographie d’habitation : choix, logiques et organisations résidentielles »

L’atelier animé par Emanuel Ravalet démarre par la communication d’Ekaterina Demintseva, qui aborde l’organisation de la vie des migrants en provenance d’Asie centrale dans la ville de Moscou. Alors qu’en France, E. Demintseva remarque que les vagues de migrations des années 1960 se sont traduites par un phénomène de concentration des populations immigrés (voire de « ghettoisation » pour certains auteurs comme D. Lapeyronnie), on observe à Moscou une mixité urbaine et sociale plus importante. L’installation des migrants, principalement des hommes seuls, dépend de leur lieu de travail, et ne semble déterminée ni par le quartier ni par les types de logement qui s’y trouvent. Ils occupent aussi bien des immeubles de mauvaise qualité (les khrouchtchevka) que des immeubles communautaires, dits staliniens, dans les beaux quartiers. Leurs pratiques urbaines se déroulent dans les mêmes espaces que ceux fréquentés par les Russes, et ils ont recours aux mêmes infrastructures. Pour autant, les rapports sociaux entre les deux populations sont distants et les migrants voient le plus souvent leurs espoirs de la « belle ville » déçus.
Etienne Paulin présente ensuite les résultats de son enquête anthropologique sur l’émigration rurale dans le sud du Maroc. En allant à rebours des conclusions formulées par d’autres travaux sur la question, il montre que l’émigration exclusivement masculine de paysans berbérophones, les Ammeln, ne vise pas à maintenir un modèle familial traditionnel qui serait celui de la famille élargie et de la maisonnée nombreuse. Au contraire, l’organisation résidentielle adoptée par la famille apparait comme une stratégie rationnelle et temporaire soutenant les logiques commerciales des paysans. E. Paulin révèle que la modernisation de cette société ne suscite pas des transformations uniformes dans les situations résidentielles et familiales. Le regroupement familial et la grande maisonnée constituent un des modes d’ajustement possible en attendant l’émigration définitive de toute la famille.
Garance Clément aborde ensuite les migrations transfrontalières entre la France et la Belgique. A partir du cas de l’agglomération lilloise, elle montre que ces migrations ne sont pas un mouvement uniforme résultant d’arbitrages purement rationnels. Si ce phénomène s’appuie bien sur une prise en compte des différentiels frontaliers entre les deux Etats membres, il repose aussi sur l’existence d’un « héritage frontalier » qui confère des dispositions favorables à la migration. Ces migrations varient ensuite selon la position sociale des individus. Alors que les catégories supérieures accèdent via la migration à un reclassement résidentiel et social, les catégories populaires restent tributaires des politiques migratoires nationales. Ces différences sociales rappellent qu’il ne faut pas confondre liberté de circulation et liberté d’établissement au sein de l’Union Européenne.
Renaud Goyer clôt la première partie de l’atelier en abordant le cas des locataires québécois, obligés chaque année, au moment du renouvellement du bail, de se prononcer sur leur logement à partir de la question : rester ou partir ? Le public enquêté est constitué de populations majoritairement immigrées et très contraintes, logées dans de mauvaises conditions. A travers la question « rester ou partir », ces locataires sont amenés à analyser leur rapport au logement et leurs possibilités de mobilité. R. Goyer identifie trois expériences, interactionnelle, financière et spatiale, qui interviennent dans la prise de décision. Ces expériences expriment un rapport d’exploitation, de ségrégation et de violence symbolique de la part du propriétaire mais aussi dans les rapports sociaux avec l’entourage et le voisinage. Les locataires, en plus d’être dépendants des fluctuations du marché du logement, donc exclus dans l’espace, se trouvent exclus par l’espace de leur logement.
Dans la discussion, E. Ravalet relève les thèmes transversaux aux quatre présentations : celui du rapport entre mobilité et migration qui peut s’interroger à partir de la question du retour, de son caractère définitif ou non ; celui du rapport entre mobilité et ancrage qui peut se lire dans l’analyse des espaces appropriés et de ceux qui ne le sont pas. On retrouve aussi dans ces communications différentes manières d’interroger le décalage entre positions sociales et positions spatiales.
Michèle Lalanne ouvre la deuxième partie de l’atelier en présentant les résultats d’une recherche conduite avec Hélène Brembeck sur la consommation des personnes âgées et des familles accompagnées de jeunes enfants en centre-ville. La recherche s’appuie sur une comparaison entre Toulouse et Göteborg. La mobilité est abordée ici comme une ressource sociale individuelle et collective en référence à Vincent Kaufmann, un capital spatial faisant écho aux travaux de Jacques Lévy, et une forme de solidarité socio-technique appelée « solidarité spatiale ». En observant la consommation en action, cette recherche révèle des stratégies et des tactiques de desserrement des contraintes qui permettent de « réussir sa mobilité ». Les capacités des individus et leur présence en ville sont renégociées de manière à ce qu’ils puissent continuer à sortir. L’analyse des solidarités de proximité dans l’espace public et marchand à travers les « logiques d’approvisionnement » s’avère heuristiquement féconde pour comprendre comme s’effectue le partage de l’espace dans la perspective d’une ville durable.
La communication de Guillaume Drevon, basée sur un travail effectué conjointement avec Luc Gwiazdinski et Olivier Klein, montre ensuite que dans un espace au cœur de l’espace Schengen, souvent envisagé comme un espace métropolitain intégré, les mobilités domicile-travail peuvent apparaître comme des révélateurs d’un effet frontière. En comparant la forme prise par les mobilités des travailleurs frontaliers de l’espace reliant Thionville et Luxembourg à celles se déployant dans la Région urbaine grenobloise, cette recherche met en évidence des espaces d’activités particulièrement « domocentrés » pour les premiers. Les terrains présentant des caractéristiques sociodémographiques et des budgets temps de déplacement similaires, ce résultat suggère qu’un effet barrière agit sur les mobilités des frontaliers et la localisation de leurs activités. La phase qualitative de la recherche viendra compléter l’exploitation des données de deux enquêtes de mobilités qui a été menée jusqu’à présent.
Jean-Paul Sanderson présente ensuite deux travaux de recherche. Le premier, mené avec Thierry Eggerick, porte sur l’impact du milieu de résidence et des choix résidentiels sur l’évolution sociale des individus en Belgique de 1991 à 2006. La Belgique se caractérise par une augmentation des inégalités sociales, une dualisation entre la Flandre et la Wallonie et une opposition croissante entre villes et espaces périurbains. La recherche montre que la migration accroit la dualisation sociale de l’espace. Alors que le choix résidentiel du périurbain est réservé aux groupes sociaux les plus favorisés et montre que la migration s’accompagne pour eux d’une mobilité sociale ascendante, les plus contraints migrent vers les espaces les plus pauvres, ce qui renforce les écarts territoriaux.
Dans une deuxième enquête, J-P. Sanderson interroge la transformation des choix résidentiels des retraités entre 1970 et 2006. L’enquête permet d’abord d’identifier les zones les plus attractives pour les retraités et montre que l’engouement pour la côte belge s’est renforcé de 2001 à 2006. Cet espace est néanmoins réservé aux plus aisés. Ensuite, contrairement à l’hypothèse de départ, les données du recensement montrent que le développement des pré-retraites ne semble pas avoir eu pour effet d’augmenter les migrations, ce qui indiquerait que les situations résidentielles se sont améliorées et n’encouragent plus à partir.
Au terme des présentations, E. Ravalet souligne l’intérêt des communiquants pour les effets barrière de la frontière, qu’elle soit nationale ou linguistique. Les présentations montrent aussi en quoi l’analyse des mobilités et des pratiques quotidiennes permettent de mieux comprendre les interactions dans et autour du logement.