Édition 2012

Colloque de l’ACSALF
Du 23 au 26 octobre 2012, Montréal
CRISE ET MISE EN CRISE

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L’Association canadienne des sociologues et des anthropologues de langue française (ACSALF) organise son colloque général sur le thème de la crise. Ce colloque vise à fournir une compréhension fine des sens, fonctions, structures et effets des phénomènes archétypaux de la crise globale actuelle. Ces « transformations » nous interpellent pour développer des analyses des causes des crises, de leurs diverses dimensions sociales et politiques et de leurs répercussions. Nous souhaitons favoriser une meilleure compréhension de la dialectique induite par le processus transformation/crise/contrainte/émancipation, notamment en les extirpant de leur réalité empirique afin de les réinscrire, plus largement, dans des théorisations ayant trait au changement social, culturel et politique. Plusieurs communications traiteront des révoltes arabes de 2011–2012.

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La dimension stratégique des révoltes arabes

ALAIN GRESH
Rédacteur adjoint du Monde diplomatique
Organisée par l’Association canadienne des sociologues et anthropologues de langue française en collaboration avec le Consulat général de France dans le cadre du Colloque international de l’ACSALF
« Crise et mise en crise »
Date : 23 octobre 2012, 18h45
Lieu : Cœur des sciences, Amphithéâtre SH-2800,
200 Sherbrooke Ouest, H2X 3P2, (métro Places-des-Arts)

Le colloque regroupe plus de 80 communications, ainsi que plusieurs tables rondes et conférences plénières.

PROBLÉMATIQUE

« Crise et mise en crise », le titre de ce colloque est on ne peut mieux choisi. Il indique bien que non seulement qu’une crise peut être une calamité ou une opportunité, mais aussi un projet ou un outil.  C’est ainsi que le Québec a connu cette année sa plus longue grève étudiante. Un conflit qui s’est envenimé au point de devenir une crise sociale qui a divisé les Québécois et a donné l’opportunité à un gouvernement au plus bas dans les sondages en février, de terminer bon deuxième aux élections du début septembre.

La crise – en tant qu’éthos, discours ou technologie de gouvernement – est une question d’une actualité prégnante qui a néanmoins toujours été centrale à l’analyse sociale. En ce sens, il est nécessaire de s’attacher aux formes contemporaines de la crise, des mesures exceptionnelles aux états permanents de guerre, puisque ceux-ci sont devenus des moyens utiles de faire taire la critique, de la délégitimer, de la réprimer.  Toutefois, les révoltes arabes de 2011 ainsi que les mouvements d’indignation occidentaux ont montré qu’il n’en est pas toujours ainsi, offrant une réponse éloquente au manque d’appréhension critique que ces situations de crises successives ont induite.  Malgré tout, les analyses académiques continuent à se bousculer, allant de problématisations générales à des cas d’étude spécifiques (Abu-Lughod 2012, Agrama 2012, Bayat 2009, Benslama 2011), sans qu’aucune émerge comme étant totalement convaincante, d’où notre projet de colloque international.

Ce colloque vise à fournir une compréhension fine des sens, fonctions, structures et effets des phénomènes archétypaux de la crise globale actuelle, comme les révoltes arabes ou les mouvements d’indignation occidentaux. Ces « transformations sociales » nous interpellent pour développer des analyses des causes des crises, de leurs diverses dimensions sociales et politiques et de leurs répercussions.  Ainsi, nous ambitionnons offrir une meilleure compréhension de la dialectique induite par le processus transformation/crise/contrainte/émancipation, notamment en les extirpant de leur réalité empirique afin de les réinscrire, plus largement, dans des théorisations ayant trait au changement social, culturel et politique. Toutefois, plusieurs recherches ont aussi mis en évidence les défis que représente l’étude des événements alors qu’ils surgissent (Handelman 1990, Lutz and White 1986). En effet, saisir les manifestations de la crise elle-même alors qu’elle prend corps, en extraire son sens peut parfois sembler être une tâche périlleuse.  Pour ce faire et en toute humilité, nous avons sélectionné, pour notre colloque, des analyses alliant perspectives à la fois théoriques et empiriques, de même que des cas d’étude ou des analyses comparées.  Cinq axes de réflexions ont été proposés aux conférenciers :

1) Les théories : à travers un examen et une mise à l’épreuve des notions de crise et de mise en crise. Kosseleck et Richter (2006) voient un premier usage du concept de « crise » hors de la médecine, dans un contexte politique, en Angleterre dès 1627 à l’aube de la première révolution anglaise. Son usage en sciences sociales et humaines apparaît pour certains à la fin du XVIIIe siècle en France (voir Cullen 1993), alors que d’autres (Hobsbawm 1954 et Trevor-Roper 1959, notamment) le voient surgir un siècle auparavant, en Angleterre. Des usages qui soulignent tous la relation entre les notions de crise et de révolution. Trois axes épistémologiques sont privilégiés : a) la crise en tant que rupture dans le prévisible, (Arendt 1972, Balandier 1971); b) la crise en tant que source de transformations majeures (Gluckman 1955 and 1963, Kapferer 2005, Turner 1969 and 1974); c) la crise en tant qu’effet de processus ingouvernables (Hall et al. 1978).

2) Les formes empiriques : à partir de l’examen de la crise générale (Gills 2010 and 2010b, Harvey 2010, Houtart 2010, Kapferer 2004, Wolf 1999) et de crises spécifiques (Bazin and Selim 2007, Habermas 1976, Ravenhill 1986, Redfield 2005, Roitman 2004), cet axe met l’accent sur les dimensions empiriques de la crise. Plusieurs études de cas seront présentées : les Printemps arabes, la crise africaine, les crises du capitalisme et des finances, les crises du travail, de l’éducation et de l’université, les crises humanitaires, les crises environnementales, etc.; nous couvrirons toute une série d’aires géographiques : l’Afrique (Burkina Faso, République du Congo, Somalie), Afrique du Nord (Algérie, Maroc, Tunisie), Moyen-Orient (Égypte, Syrie, Israël, Iran), Asie (Japon), Europe (France, Italie, Suisse), Amérique du Sud (Argentine) et l’Amérique du Nord (Canada et États-Unis).

3) Les origines : En questionnant et en mettant en évidence les origines des crises (Crotty 2009, Daimond 2005, Koselleck 1988), notre objectif est de dépasser l’enracinement empirique des crises pour identifier leur ontologie, pour comprendre leurs sources. Comment considérer les sources des crises? Y a-t-il une source principale? L’économie, le politique, la culture, les institutions? Peut-on même identifier cette source précise? Certaines crises peuvent être créées de toutes pièces, d’autres à ce point amplifiées que leur origine ne compte guère. Des communications vont explorer les fondements socioculturels, politiques et économiques des crises, se basant sur différents schémas théoriques. Une attention particulière sera accordée aux racines des révoltes arabes, par des chercheurs provenant des régions concernées.

4) Les nouveaux mouvements d’émancipation : en s’appuyant sur des exemples paradigmatiques que sont les mouvements d’émancipation émergents (parmi d’autres, Agathangelou and Soguk 2011, Axford 2011, Charnock, Purcell and Ribera-Fumaz 2012, Hafez 2012, Hamdy 2012, Hirschkind 2012, Hüsken 2012, Khondker 2011, Mahmood 2012, Mamdani 2011, Meddeb 2011, Peterson 2011, Razsa and Kurnik 2012, Sassen 2011, Winegar 2011). Quels sont les structures ou arrangements socioculturels de ces mouvements? Comment évoluent-ils et sont-ils impliqués dans leur société? Comment leur émergence peut-elle être expliquée?

5) Les avenues possibles : à travers les effets des crises (Das 2006, Hart, Laville, and Cattani 2010, Lebaron 2010, Mbembe and Roitman 1995, Nagengast 1994, Scheper-Hughes 2008). Quelles possibilités les crises actuelles ouvrent-elles? Si les mouvements d’émancipation sont une des résultantes des crises, d’autres transformations parfois évidentes, mais souvent subtiles ou moins explicites en découlent. Il faut alors les débusquer dans les stratégies, les pratiques et les politiques qui s’inscrivent dans la vie quotidienne des individus et des communautés. Quelles possibilités, ces crises ont-elles fait apparaître? Quelles « ouvertures » ont juste commencé à être identifiées? Plus largement, l’après-crise, si ce concept a encore du sens devant leur pérennisation, laisse-t-elle entrevoir des directions impensées jusqu’alors?

Les manifestations en Occident et plus spécifiquement au Québec et jusqu’à un certain point dans le monde arabe nous donnent à réfléchir sur le rapport aux institutions, aux valeurs et aux rapports entre l’avant et l’après, du passé au futur. On a souvent comparé, surtout ici, le mouvement actuel à mai 1968. Or, mai 1968 était nettement une rupture avec le passé, la tradition, alors que les mouvements actuels semblent rejeter davantage un futur prévu, promis, inéluctable. Force en effet est de constater que « l’avenir », le « progrès » ou le progressisme sont devenus une constante non du discours de la gauche mais de celui de la droite. Les nouvelles technologies, l’innovation, un futur à la sauce globalisante fondé sur le chacun pour soi sont tous devenus des antiennes du discours gestionnaire.  Les contestataires ne sont pas des néo-luddites. Leur usage des nouvelles technologies a été bien des fois remarquable. Ils rejettent néanmoins la vision du futur qui vient avec elles, leur obsolescence programmée et la menace envers l’environnement. La vision de l’université des étudiants québécois, une université consacrée à l’enseignement et au développement d’une pensée libre, une vision tout à fait classique, instituée, de l’université est exemplaire. Une conception qui s’oppose de plein fouet à celle qui la place au cœur de l’économie de la connaissance et qui lui fixe comme horizon de produire les connaissances qui nous permettront de conserver notre avantage économique au sein du monde.  La situation dans le monde arabe est plus complexe alors que coexistent des groupes qui veulent reconnecter avec le passé et d’autres qui veulent rompre avec lui.