Atelier 7: « (Im)mobilités géographiques, sociales et virtuelles: vers de nouvelles inégalités sociales ? »

Organisateurs:

Stéphanie Vincent-Geslin, École Nationale des Travaux Publics de l’État (ENTPE)

Christophe Mincke, Université Saint-Louis

Nathalie Ortar, École Nationale des Travaux Publics de l’État (ENTPE)

L’atelier démarre avec l’intervention de Benjamin Pradel à propos du Rythme comme concept théorique et paradigmatique pour observer et analyser l’évolution de nos sociétés à l’heure de la mobilité.
Dans l’histoire des discours sur la transformation des biens, de l’information, des personnes et des flux qui constituent les objets principaux de la Mobilité, celle-ci est majoritairement perçue comme un concept temporel, marqueur d’un rythme social.
Dans la société hypermobile actuelle, ce monde « flottant et liquide » B. Pradel se propose de discuter des morphologies potentielles qui peuvent émerger en considérant la mobilité comme disruption temporelle ; ainsi, « analyser les conséquences de la mobilité à travers le paradigme de la Rythme Analyse ». Après avoir abordé volontairement la perception et les représentation de l’impact de la mobilité d’un point de vue absolutiste (standards temporels, mises en réseaux, normalisation des systèmes marchands, individualisation, multi synchronisations, …), il met en avant le maillage universel de ces transformations duquel résulte une représentation du temps linéaire, arythmique. Cette néosocialité pose néanmoins problème pour en définir une morphologie. En s’attachant aux notions de Cycle (Platon) et d’Écoulement (Héraclite) et en proposant de les réunir plutôt que de les opposer il donne sens à l’idée d’une dualité assumée du temps comme sensibilité mouvante et fluide qui permettrait de réconcilier des permanences et des changements : ce que pourrait être le rythme. Selon B. Pradel il pourrait s’agir ici d’une représentation du temps sur laquelle concevoir la réorganisation de nos sociétés, dépasser les inégalités temporelles (Castell) et entrer dans les différentiels de mobilités en réintroduisant par exemple l’idiorythmie de Barthes… Bref accorder vies et substances aux autres manières de fluer que les mobilités représentées.

Vient ensuite la présentation d’une étude encore en travaux de Stéphanie Vincent et Nathalie Ortar, qui s’intéressent à l’abandon chez certains jeunes francophones entre 16 et 35, du passage du permis. Causes et adaptations pour conserver une forme de mobilité sont donc analysées en méthodes croisées (quantitatives : enquête « ménage » sur les régions de Montréal et Lyon entre 1987 et 2008, qualitatives : interviews semi directifs et collectes photographiques). Alors même que l’étude n’est pas finalisée, trois profils forts se détachent pour nous raconter la jeunesse francophone et son rapport au déplacement dans le territoire qu’elle occupe. À noter que les différences entre ces profils s’ancrent sur les automatismes éducationnels, la constitution familiale, les automatismes culturels. Gageons d’une étude riche, Nathalie Ortar ne manque pas de souligner l’énorme hétérogénéité des résultats qu’ils soient quantitatifs, ou qualitatifs. Autre étude, sur fonds privés, à propos des inégalités et grandes mobilités menées par Yann Dubois, Vincent Geslin, Gil Viry et Vincent Kaufmann avec pour objectif de « montrer en quoi une analyse des inégalités peut éclairer sur le pouvoir, le vouloir et le faire ». Amélioration des transports, investissement de la pendularité des déplacements, le monde du travail impacte forcément l’appréhension de la mobilité par les sociétés. Ici aussi la méthode employée est mixte, avec une étude portant sur 6 pays européens (Belgique, Pologne, Suisse, France, Espagne et Allemagne) et un échantillon de 1735 actifs entre 2007 et 2011. Les résultats tendent à montrer que la Grande mobilité est un facteur d’employabilité certain, les réfractaires à cette injonction étant les plus exposés au chômage. La contrainte du déplacement est néanmoins vécue différemment selon les territoires de vie et les niveaux de qualification. On peut se permettre de refuser la mobilité plus aisément quand on habite un territoire à fort potentiel économique (comme les suisses par exemple) et quand les qualifications professionnelles sont de niveaux élevés. Alors qu’en 2007 94% des personnes interrogées voyaient leur situation de mobilité comme éphémère, celle-ci en fin d’étude s’affirme comme situation pérenne. L’impact psychosociale elle, est fortement négative : les couples sont fragiles, la santé physique en souffre. Les résultats montrent ainsi qu’il est urgent de « considérer le droit à la mobilité et le droit à l’immobilité » en réunissant acteurs et décisionnaires.
Une dernière étude est présentée au cours de cet atelier, celle de Christine Schaut absente pour cause de non financement au déplacement, c’est Christophe Mincke de l’Université Libre de Bruxelles qui s’en fait le porte-parole : Le sens de la marche ou la marche comme prescripteur de résistance urbaine. L’état de l’art présente une urbanisation qui prend aujourd’hui en compte le développement de la marchabilité de certaines zones. Sources d’expériences sensibles, recréation de l’intime dans l’environnement, la marche à pied a été une source de réflexion chez différents auteurs comme Simoel qui décrit le marcheur des villes, victime du capitalisme montant, à Berlin au début du vingtième siècle ou encore Baudelaire et son flâneur, ambivalent, représentant de l’homme dans la ville moderne, flux humain dans lequel il s’inscrit pour mieux résister. « Le flâneur est un outsider », et c’est ce flâneur qui intéresse Christine Shchaut, celui qui va utiliser son environnement et s’en faire une force de lutte contre ce qui lui est imposé. Marcher serait alors une résistance à l’ordre capitaliste. C’est l’inattention polie (Goffman) comme forme de lutte. C’est aussi le marcheur non désiré, celui qui s’inscrit mal dans l’environnement qui l’exclue par son « inadaptation sociale ». C’est aussi le marcheur en rond, celui qui n’a pas de but précis, parce qu’il habite les rues… Ce sont ces marcheurs marginalisés par une ville qui se veut pourtant adaptée aux pas qui la foule qui interroge.